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Que restera t-il de la « génération Ramadan »?

20 février 2018
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Que restera t-il de la « génération Ramadan »?

Le cas du professeur Tariq Ramadan, mis en examen pour viols et écroué le 2 février à Fleury-Mérogis, près de Paris, révèle une ligne de fracture chez des Français de culture musulmane. Yassine Ayari, militant associatif et ingénieur, revient sur la place du leader helvétique pour une génération de citoyens. Au-delà de l’affaire judiciaire, une analyse à contre-courant.

Les faits résumés par la rédaction 

Depuis le 2 février 2018, l’affaire Tariq Ramadan connaît un tournant. Mis en examen pour viols et incarcéré, le professeur a vu son état de santé en pâtir. Atteint d’une sclérose en plaque et d’une autre maladie, l’homme de 55 ans, serait affaibli. Le 15 février, la cour d’appel de Paris avait ordonné une seconde expertise médicale, après que T. Ramadan a présenté un certificat médical signé par le médecin de la détention. 

Le 17 février 2018, il était hospitalisé dans la soirée. Lundi 19 février, la seconde expertise médicale juge l’état de santé de T. Ramadan en phase avec une détention. De son côté, l’intellectuel avait fait appel de sa détention provisoire. 

Son épouse, Iman Ramadan , est apparue à deux reprises sur une vidéo relayée par un collectif à l’origine d’une campagne #FreeTariqRamadan. La page Facebook de ce mouvement présenté comme international regroupe 38 000 personnes.

Dénonçant un acharnement politique, des appels à l’action circulent. Des figures franco-musulmanes comme le chercheur Nabil Ennasri ou l’ancien porte-parole du CCIF, Marwan Muhammad, se sont exprimés sur les réseaux sociaux tentant de démêler les fils d’une affaire (aussi) politique.

D’autant que des éléments troublants alimentent diverses interprétations de l’affaire.

Début février, l’on apprenait, par exemple, la disparition d’une note transmise au parquet de Paris, le 6 décembre 2017. Ce document reprend l’agenda de T. Ramadan pour la journée du 9 décembre 2009, date où « Christelle » affirme avoir été agressée à l’hôtel Hilton de Lyon, dans l’après-midi.

Selon ses avocats, cette affirmation n’est pas plausible. T. Ramadan serait arrivé à l’aéroport de Lyon Saint Exupéry, le même jour à 18h35, selon une réservation de billet d’avion. Ses conseils s’interrogent sur la non-transmission, fin octobre, de cette pièce, potentiellement à décharge. 

Autre zone d’ombre, la mise en contact par Caroline Fourest, essayiste et adversaire de l’accusé,  de « Christelle » avec un juge, dès novembre 2009. Une connexion qui n’a pas alerté les enquêteurs, selon les avocats de T. Ramadan. 

Enfin, le 16 février, 20minutes.ch, revient sur les procès verbaux des deux accusatrices (« Christelle » et Henda Ayari) de T. Ramadan. L’AFP y ayant eu accès.

On y apprend que Caroline Fourest, a communiqué 116 fois avec la première plaignante et 156 avec la seconde entre mai et novembre 2017. Des communications établies avec la ligne téléphonique de sa compagne, Fiammetta Vener.

Un faisceau d’éléments dont les effets diffèrent, selon la posture. Indifférence ou silence pour les uns. Indignation voire doutes sur la version officielle pour les autres.

Le 22 février, la cour d’appel rendra sa décision quant à une éventuelle remise en liberté, demandée par ses avocats.

En attendant, même innocenté, difficile de penser que Tariq Ramadan ne retrouve de sa superbe. 

Voilà pour les faits. L’analyse maintenant de Y.Ayari

La rumeur, les plaintes, les confrontations puis la mise en branle de la mécanique judiciaire et sa sévérité : l’intellectuel Tariq Ramadan est désormais engagé dans un engrenage dont il ne peut pas sortir indemne, quelle qu’en soit l’issue.

Secret de l’instruction oblige, il faut avoir la modestie de dire que malgré les apologies engagées de ses défenseurs et les réquisitoires de ses détracteurs, nous ne savons rien sur le fond du dossier.

Ni les uns, ni les autres. Les uns et les autres n’auront pas plus raison politiquement et moralement lorsqu’un verdict qu’on espère équitable sera prononcé.

Entre les deux, nous sommes la zone grise

La zone grise, entre les inconditionnels et les pourfendeurs de Ramadan, c’est cette génération de « jeunes musulmans » qui, au milieu des années 90 cherchait ce point d’équilibre entre ses origines et son ancrage en France.

Comment penser son islamité dans un monde moderne et francophone sur la base d’une transmission orale et traditionnelle, essentiellement en langue arabe ?

L’offre et la demande

Le besoin critique de reformuler, resituer, repenser…en somme réformer cet héritage, se faisait alors pressant.

C’est en contribuant à répondre à cette attente que Tariq Ramadan va devenir particulièrement influent chez toute une frange de l’islam francophone.

Tandis que les uns espèrent sa réhabilitation et que d’autres ambitieux rêvent de le supplanter sur son créneau, il nous semble plutôt que c’est cette contribution de Tariq Ramadan qui est essentielle et qui mérite à présent d’être interrogée avec tout le recul critique nécessaire.

Pour le dire plus clairement, nous ne sous-estimons pas ce sentiment partagé dans la zone grise de trahison et de solitude.

Mais, de toutes les attitudes possibles, celle qui consiste à attendre une nouvelle relève est la pire, cela au moins pour trois raisons.

Génération Ramadan

La première est d’ordre sociologique. La « génération Ramadan » a grandi, réfléchi, mûri depuis les années 90. Celle qui était une classe moyenne en devenir est devenue une classe moyenne tout court.

Elle s’émancipe, connaît son terrain, maîtrise les codes de la société, se les approprie et participe à les faire évoluer parfois. Elle ne vit plus sa foi en Occident comme une dichotomie insolvable.  Elle est consciente d’être devenue elle-même une partie de l’Occident, n’en déplaise aux réactionnaires et aux identitaires.

L’impact de Ramadan en la matière n’est pas mince : en théorisant l’acclimatation de la connaissance religieuse traditionnelle et arabe à un environnement français et séculier, il a participé à décomplexer son public en l’éveillant à la multiplicité de ses appartenances.

Simplement, ce besoin n’existe plus aujourd’hui et la « zone grise », en devenant plus mature a tout bonnement tourné la page de cette période.

Musulmans « new age »

La seconde raison concerne le discours de l’engagement développé par Tariq Ramadan. En effet, on est amené à penser que sa bibliographie s’érige en une sorte de « Que faire ? » du musulman en Europe, se connaissant lui-même, connaissant son terrain, les droits qu’il y a, les concessions qu’il peut accorder pour des accommodements en société.

Les bases théoriques clairement exprimées en langue française moderne sont mises en perspective pour encourager à agir en tant que musulman engagé au cœur de la société.

Bref, de la pédagogie et un peu de coaching new age pour réussir à « être citoyen et musulman », « être occidental et musulman », etc. Là encore, c’est un discours de l’action qui pouvait être intéressant pour la première génération de Français, descendants d’immigrés et musulmans…il y a vingt-cinq ans.

Aujourd’hui, non seulement ces questions ne se posent plus mais les enjeux politiques sont autrement différents au point que Ramadan ne s’y retrouve plus lui-même, entre ses sous-entendus complotistes sur le terrorisme et son appel à l’ « abstention active » aux élections présidentielles de 2017.

Le style s’est manifestement usé. Les enjeux du moment auraient exigé plus que l’effet d’un oxymore.

Soft orthodoxie 

Enfin, la troisième raison est intrinsèque à son œuvre qu’il présente comme une entreprise de réforme.

Le réformisme de Tariq Ramadan s’avère relativement pauvre dans la mesure où c’est une analyse critique périphérique qui ne s’intéresse qu’à la jurisprudence émise par les clercs musulmans et non à l’épistémologie des savoirs islamiques.

Celui qui aime à se faire passer pour un réformiste a stagné dans une casuistique qui empêche son lectorat d’aborder les questions majeures liées à la fabrication de ce savoir humain qu’il fait passer pour divin.

Les bases théologiques qu’il tente de restituer auprès d’un public francophone ne sont donc rien d’autre qu’une adaptation acceptable de l’orthodoxie la plus traditionaliste.

Sur la question du voile, par exemple, il n’a jamais caché se situer dans l’orthodoxie sunnite, selon laquelle, il s’agit d’un acte obligatoire.

Pour porter cette position dans un Occident libéral, il l’exprime en disant que c’est un ordre divin (belle façon d’ouvrir le débat), qu’il ne faut pas forcer les femmes à se voiler (pour faire mine de reconnaître les libertés individuelles) mais que celles-ci doivent faire « leur propre cheminement ».

Il utilise les mêmes procédés oratoires en ce qui concerne les châtiments corporels ou l’excision : la reconnaissance d’un débat, la prise de recul, l’injonction de ne pas se critiquer les uns les autres et la conclusion selon laquelle il faut « continuer de débattre ».

Cette logique circulaire peut apparaître inoffensive car elle contribuerait à réformer en douceur. Elle ne résiste pas pour autant aux exigences de l’époque.

D’une part, les questions qui se posent autour des atrocités commises de part le monde au nom de l’islam exigent des réponses approfondies, notamment sur l’appropriation du corpus théorique théologique traditionnel par les groupes extrémistes.

D’autre part, nous assistons à l’émergence de toute une génération de penseurs réformistes dont la pensée ne se réduit pas à une casuistique mais qui, bien au contraire, explore l’ensemble du savoir islamique traditionnel, le déconstruit et en extrait sa dimension humaine forcément subjective.

La spiritualité qui en reste n’en est que plus forte

Entre une doctrine qui se veut réformiste mais qui n’est jamais que celle de l’orthodoxie multiséculaire et une action qui se veut novatrice et décomplexée alors qu’elle n’est plus à la hauteur des enjeux actuels, la réalité est que la praxis de Ramadan est totalement dépassée.

C’est un phénomène lourd et profond tout à fait indépendant de ses déboires judiciaires. La réalité, aussi, c’est que le verdict des juges n’y fera rien, la zone grise doit prendre acte du caractère obsolète de cette pensée avec laquelle il faut définitivement couper le cordon tout en opposant le plus profond mépris aux guerres de succession qui se trament.

L’inventaire puis la réforme, sans attendre de nouveaux prophètes !

Yassine Ayari

 

6 Comments

  1. René Naba -Directeur www.madaniya.info

    « Une analyse limpide, d’une grande sobriété de propos. Un texte lumineux
    Bravo pour son auteur et pour Melting Book de mettre en relief des contributeurs aussi pertinents »

  2. Cartès

    Y-a-t-il un lien de parenté entre la présumée victime Henda Ayari et l’auteur de cet article Yassine Ayari? Merci.

  3. Issa

    État des lieux pertinents

    Toutefois, Article a charge contre Tariq Ramadan, l’auteur ne semble pas lui pardonner son refus de se plier aux consignes concernant l’abstention, et être clairement un adepte du courant bordelais, opposé à celui de Tariq Ramadan.

  4. Khlifa

    N’importe quoi cette analyse qui en passant se montre plutôt déloyale envers quelqu’un qui se trouve en prison et qui ne peut pas répondre…
    On dirait qu’on enterre quelqu’un, drôle de manière de « critiquer » un savant musulman. Comme on dit : avant de critiquer l’autre faudrait déjà commencer par lui arriver à la cheville…

  5. Melting Book

    Bonjour, non « Ayari », c’est comme « Dupont ». Bonne journée :)

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