À Argenteuil, le goûter et la matraque
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À Argenteuil, le goûter et la matraque

8 janvier 2018
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*Tous les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat de nos sources. Cela à la demande de nos témoins, “par peur de représailles”.

Un contrôle de police a dégénéré à Argenteuil (95) dans le quartier du Val-Notre-Dame, le 05 janvier 2018. Les récits relayés dans la presse entretiennent les ambiguïtés et tentent de tirer aux forceps des liens entre l’épisode d’Argenteuil et le passage à tabac d’une policière à Champigny-sur-Marne, le soir du réveillon. Du terrain, nous avons vu comment un simple contrôle de police affecte tout un quartier, comme s’il fallait marquer. Pour l’exemple.

Que s’est-il vraiment passé à Argenteuil, près du centre de jeunesse du quartier du Val-Notre-Dame, le 05 janvier 2018 ?

Comment des adolescents âgés de 15 à 18 ans venus pour un goûter de fin de vacances organisé par le centre de jeunesse, ont-ils pu se retrouver au coeur d’un conflit avec les forces de l’ordre ?

Des médias dont Le Parisien, BFMTV, CNews, parmi les premiers à relayer l’affaire ont véhiculé des informations partielles, prenant le risques d’envenimer une situation déjà tendue entre la police de la commune et une partie de sa population.

Les faits : que s’est-il passé ?

Nous sommes le 05 janvier 2018, vers 17h00. Trois adolescents âgés de 15 à 19 ans sont soumis à un contrôle de police, dans le quartier du Val-Notre-Dame à Argenteuil (95). D’après les forces de l’ordre, le conducteur de la voiture roule à vive allure et une odeur de “shit” est constatée.

L’Association ADM spécialisée dans la protection des droits et des libertés publiques a pris en charge des dossiers.

Que faisaient-ils là à ce moment ?

Une de nos sources a assisté à l’ensemble des événements, nous l’appellerons Adam*. “À 50 mètres du centre de jeunesse, les garçons contrôlés étaient venus participer à un goûter de fin de vacances organisé dans la structure jeunesse, située au 42 rue de la Justice. Au départ, il s’agit d’un contrôle banal, de routine, avec contrôle du véhicule. Quand j’entends à la télé qu’il s’agit d’un contrôle pour une odeur de shit…cela me fait rire. Ce sont des garçons qui n’ont rien à voir avec cela.”

Un contrôle devenu banal pour certains habitants d’Argenteuil, à tel point que l’assistance aux abords en plaisante, une façon de dédramatiser ce geste coutumier. “On en rigolait un peu. Ces adolescents se faisaient chambrer par leurs copains parce qu’ils se faisaient contrôler. Mais d’un seul coup cela a dégénéré parce qu’on a vu un des policiers asséner un coup de matraque dans la tête d’un des jeunes.”

Le contrôle dégénère. Au premier coup de matraque, le garçon se débat. 

“La policière présente s’interpose entre les deux protagonistes. Elle attrape le jeune tandis que le policier continue de donner des coups de matraque. Et sans faire exprès, il frappe la main de sa collègue devant tout le monde. C’est de là que viennent les jours d’ITT”, relate une source présente lors de la scène, venue calmer le jeu.

Le directeur reçoit un coup de matraque dans le dos et on lui dit “casse-toi”. Il fait entrer les protagonistes présents dans la rue, à l’intérieur des locaux. Il tente de contacter sa hiérarchie mais on lui enlève le téléphone des mains. Les forces de l’ordre lui disent : “tu n’appelles personne”. Ils entrent dans la structure. “Je leur dis vous n’avez pas le droit d’entrer comme cela. Une phrase me choque: ‘Tu fermes ta gueule, on fait ce qu’on veut’”, détaille le directeur du centre de jeunesse.

Un autre témoin de la scène confirme : “L’animateur est juste descendu pour voir ce qu’il se passait. Il a pris un coup.” À propos du garçon de 18 ans contrôlé dans la voiture : “ le policier n’arrivait plus à s’arrêter avec sa matraque même sa collègue s’est interposée. Elle a dit stop. C’est là qu’il lui a tapé dans la main sans faire exprès. L’ITT de la policière vient de là.”

Pendant ce temps-là…

Des renforts de la BAC “brigade anti-criminalité”, sont demandés et arrivent sur les lieux. Des coups de flash-ball sont tirés à bout portant.

Le directeur de la structure tente d’apaiser la situation :

“Le pire, c’est qu’on a discuté avec un policier qui était là dès le début. Il était calme. Il échangeait avec nous : il a dit je vais calmer mon collègue, car il savait que ce n’était normal ce qui c’était passé. C’était un bon policier, il savait que cela était en train de s’envenimer. Et je trouve cela dommage car juste avant cela, un des collègues avait appelé la police en signalant ‘agent en difficulté’. Et là, 3, 4 camions de police sont arrivés. Ils n’ont rien voulu savoir”, affirme-t-il.

Des jeunes filles parties en sortie étaient dans un mini-bus près du centre de jeunesse. Les policiers ont embarqué l’animateur accompagnateur, sorti pour tenter de dénouer la situation.

Salim* a 18 ans. Il veut rentrer dans sa maison à deux pas. Il reçoit un coup de flash ball dans le dos. 

20180108_170500Salim* a 18 ans, il est animateur à Sartrouville. Il est arrivé sur les lieux au milieu de la “bataille”.  “J’habite à proximité de l’espace jeunesse. Je gare ma voiture, et je me dirige vers mon domicile. Je vois un garçon qui se prend un coup de matraque, j’entends des cris ”, relate-t-il.

La police lui demande de prendre la direction du centre et non de son domicile. “Je n’avais pas le droit rentrer chez moi. Quand je lui indique ma maison, il me braquait déjà avec son flash-ball. Il me demande de circuler. Je lui dit “c’est bon, j’avance” mais il me tire quand même dessus dans le dos à bout portant avec son flash-ball.”

Salim* se réfugie, alors, à l’intérieur de l’espace jeunesse à bout de souffle, déboussolé et souffrant du tir qu’il vient de recevoir. “Je n’arrivais plus à respirer,” se souvient-il. “Déjà un tir de dos, cela veut tout dire. Aucune légitimité. J’étais de dos, même pas face à lui”, souligne Salim.

Pourquoi le policier n’a-t-il pas vérifié l’adresse sur la carte d’identité du jeune homme pour s’assurer qu’il s’agissait bien de son domicile, avant ce tir de flash-ball dans le dos, alors que le garçon ne représentait pas une menace pour l’agent ?

“Les policiers c’est devenu pire que certains. Ils veulent parler comme les plus grands des voyous,”  Salim

Salim réfléchit à déposer plainte.

Ma mère a peur que je me fasse frapper. Les policiers ont attrapé  un petit devant chez moi et lui ont dit : ‘fais bien passer le message à tout le monde que lundi (ndlr : soit le lundi 08 janvier 2018),  ça va être la fête, on va venir, on va leur mettre des amendes, on va les taper, on va les hagar’.
Ils ne savaient même pas dire ‘hagar’. Ils veulent parler comme les plus grands des voyous. Ils ont rien compris à la vie. Ils sont devenus pire que certaines personnes dehors. Si tu as des pourris dans la police et dehors, alors ça y est. Tu ne peux plus rien faire, » déplore-t-il.

 » Les personnes, je les connais, celles qui se sont fait contrôler. Mais je voulais juste rentrer chez moi. Je me suis mangé un flash-ball alors que je n’ai rien fait, même un gros mot je ne l’ai pas dit. Du coup, ils m’ont embarqué avec eux parce que c’est la procédure. Imaginez que je fasse un malaise dans la rue d’à côté… »

“Je ressens du dégoût envers le traitement fait par les médias”, Céline

 

Céline*, 14 ans, habitante du Val-Notre-Dame. “Pour les stupéfiants, je ne suis pas au courant, je ne sais pas si c’est vrai ou faux. Je suis arrivée au début, au moment où les jeunes se faisaient contrôler. Je suis arrivée et je suis allée prévenir le directeur de la structure. On est resté 10 minutes et quand je suis revenue, c’est là que c’est parti en vrille. C’est les policiers qui ont commencé à taper. Je connais l’un des policiers, on le surnomme ‘Tintin’…. Les autres, je ne les connais pas personnellement. Sur le nombre de personnes impliquées, ce qui a été dit à la TV, c’est totalement faux. Ils ont dit qu’ils étaient 40 personnes alors qu’à peine 20’.

D’après des sources concordantes, il n’y aurait pas eu plus d’une quinzaine de personnes aux abords. Et non pas entre trente et cinquante personnes qui auraient déboulé en direction des forces de l’ordre.

« Je ressens de la peine et de la pitié. Je pense à leurs mamans.
Quoiqu’il se soit passé, rien ne justifie cette violence. Je ressens du dégoût envers le traitement fait par les médias. Avant je voyais les gens ne pas aimer la police mais moi je n’ai jamais eu de problème. Ils ne m’ont rien fait. Quand je vois cela, je comprends pourquoi les jeunes n’aiment pas la police”.

Et la version de la police ?

La policière aurait reçu dans l’échange un coup de son collègue un coup de matraque dans la main à l’origine de sa blessure. Une version que nous avons voulu vérifier en recueillant le témoignage de la policière et afin de vérifier ces informations. Nous avons contacté le commissariat d’Argenteuil.

Nous avons sollicité le commissaire par qui toutes informations doivent transiter. Nous attendons qu’il nous rappelle. (Ndlr : nous mettrons à jour cet article s’il nous rappelle avec la version des faits apportée).

D’après les collègues du commissariat d’Argenteuil ayant reçu notre premier appel et qui se sont permis de répondre à la place de leur collègue : “de toute façon, elle ne voudra pas témoigner.”

Voilà comment Le Parisien 95, CNews, BFMTV ont traité l’affaire

“Cela me ferait de la peine que des petits qui viennent dans ma structure pour faire un goûter, partis d’une bonne envie, se retrouvent peut-être déférés au Parquet. Ce n’est pas normal,” déplore le directeur de la structure.

“Les jeunes filles parties en sortie ont assisté à la scène, et ensuite, elles entendent ce qui est relayé par le journalistes; elles ne comprennent pas ce qui se passe. Elles voient la réalité du monde dans lequel on vit”.

Depuis des années, à Argenteuil, il y a en réalité toujours eu des relations tendues entre la police et les habitants. Pourtant, des cafés-débats entre la police et la population ont déjà été menés à l’initiative d’acteurs locaux afin d’instaurer des relations saines et un dialogue.

Le problème : « à chaque fois, ce sont des policiers de Paris qui y ont participé, mais pas ceux de la commune, » nous explique-t-on. Difficile d’apaiser les choses sans communication.

Adam regrette cette situation : “Quand j’entends les médias qui ne prennent qu’une seule version… je crains le pire. J’entends qu’on veut faire d’eux un exemple, par rapport aux événements de Champigny-sur-Marne. Demain, si des gens sont punis alors qu’ils n’ont rien fait, ça peut péter facilement”, déplore-t-il.

Sarah Hamdi 

Au tribunal correctionnel de Pontoise, la procédure en comparution immédiate a été annulée pour les garçons poursuivis en justice, le lundi 09 janvier 2018. Une information judiciaire a été ouverte et un juge d’instruction sera donc nommé. Wahel, 21 ans, a été remis en liberté. Aymen, 18 ans, est quant à lui toujours en détention provisoire. Il a le bras cassé et présente 47 jours d’incapacité de travail (ITT). Son avocat Mr Arié Alimi a fait appel.

EN SAVOIR PLUS. 

À LIRE. Code de déontologie de la police nationale et de la gendarmerie nationale

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