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Avec la réélection d’IBK, le Mali atteint le degré zéro de la politique

Ibrahim Boubacar Keïta, alias IBK, doit prêter serment pour un second mandat, ce mardi 4 septembre 2018. Une investiture sur fond de contestations puisque l’opposition récuse toujours le résultat des élections. Quels défis se jouent pour le pays et pour le continent africain ? Entretien avec René Naba, écrivain, journaliste et directeur du site Madaniya.

 

Seydou Koné : Le Relais de Bougouni: Quel est votre appréciation des résultats des élections présidentielles maliennes de 2018 ?

René Naba, directeur du site Madaniya

René Naba : IBK, un président si mal élu à la légitimité minorée.

Loin d’être un triomphe romain, la réélection d’Ibrahim Boubacar Keita, alias IBK, à la présidence malienne, apporte la preuve que les Maliens ont atteint le degré zéro de la politique en ce que le si mal élu, si pourtant décrié tout au long de sa première mandature présidentielle, a néanmoins triomphé de tous ses rivaux.

Certes, IBK n’a recueilli que 41,2 % des voix des inscrits au premier tour des élections présidentielles.

C’est peu, mais suffisant pour être en position de force face à Soumaila Cissé puisqu’il a recueilli le double des voix comptabilisés pour son sempiternel rival.

« Un suicide politique en direct sous couvert de démocratie »

Soumaila Cissé

Le 2e tour a donc été un remake de la confrontation de 2013.

Mais, avec une nuance de taille toutefois : 767 bureaux de vote “neutralisés” ont privé de vote près de 245.000 électeurs essentiellement dans le nord contestataire.

Sur fond de paupérisation croissante de la population, de désintérêt de la chose publique, voire même de découragement, la présidentielle de 2018 du Mali aura donc propulsé un président à la légitimité sinon minorée à tout le moins entachée.

Et cela hypothéquera qu’il le veuille ou non la 2e mandature d’IBK, par ailleurs plombé par des scandales liés à l’affairisme.

 

Les Maliens vivent un cauchemar d’autant plus épouvantable qu’en marquant leur préférence pour deux vieux pensionnaires du marigot politique, ils ont visiblement atteint le degré zéro de la politique.

Pis, en désignant comme vainqueur de la consultation présidentielle, IBK, le partenaire en affaire du casinotier corse, Michel Toumi, les Maliens se sont livrés à ce qui s’apparente à un rare cas de suicide politique en direct sous couvert de démocratie.

S. K. : Quel est votre jugement sur les deux candidats du 2e tour ?

R.N. : IBK versus Soumaila Cissé : le candidat de l’Internationale socialiste contre le candidat du Medef.

IBK et Soumaila Cissé, deux anciens disciples du président Alpha Oumar Konaré, se sont affranchis de leur ancien tuteur malien et de son parti ADEMA, mais jamais de leurs parrains français respectifs.

Et si les Français se sont débarrassés du parrain d’IBK, François Hollande, par abandon du socialo motoriste à la suite d’un KO technique debout, les Maliens, visiblement fétichistes, continuent, eux, de s’accrocher à cette vieille relique de la Françafrique.

Telle est dans toute sa cruauté l’invraisemblable réalité malienne.

Son éternel rival, Soumaila Cissé, du fait de ses états de service et de sa connaissance des arcanes du pouvoir managérial en France, est apparu, qu’il le veuille ou non, comme le candidat du MEDEF en raison de son ancien parcours et des sympathies qu’il inspire en France.

Que cet ancien haut cadre des grandes entreprises françaises (IBM France, Pechiney, Thomson et Air Inter), originaire de Toumbouctou, la ville martyre des hordes djihadistes d’Ansar Eddine pro Qatar, n’ait pu faire la différence s’explique dans une large mesure par l’absence de charisme du challenger.

Le vaincu devra en tenir compte pour l’avenir et se résoudre à laisser la place à plus performant.

Un autre capé de la méritocratie occidentale, Modibo Diarra, astrophysicien, ancien de la NASA et président de Microsoft Afrique, pâtit des mêmes handicaps que le challenger Soumaila Cissé.

Modibo Diarra

Non pas tant pour sa carrière haut de gamme internationale, mais en raison de sa citoyenneté américaine et, surtout, le fait qu’il soit le gendre du Colonel Moussa Traoré, le dictateur de sinistre mémoire, le parricide de Modibo Keita, le père de l’indépendance malienne, tâche indélébile pour l’éternité.

S.K. : Comment expliquez-vous la contre performance d’Oumar Mariko, qui ne figure même pas dans le groupe de tête ?

R.N. : Le score dérisoire d’Oumar Mariko, le candidat du Sadi (Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance), a laissé perplexe plus d’un observateur.

Que le seul candidat véritablement contestataire, qui se soit franchement opposé à l’intervention française au Mali (opération Serval) et qui se soit de surcroît prononcé ouvertement pour la sortie du Mali du Franc CFA, Oumar Mariko, l’ancien meneur de la révolte étudiante qui provoqua la chute de la dictature de Moussa Traoré, porteur du programme le moins conformiste, ne figure pas dans le peloton de tête de la compétition, pourrait paraître incompréhensible.

Dr Oumar Mariko

Mais les explications de cette contre performance sont à rechercher dans le défaut d’organisation de sa machinerie électorale et l’absence de pédagogie politique développée par le candidat en direction de son électorat potentiel.

Une explication complémentaire est à rechercher dans l’effet pervers de la pléthore des candidatures, laquelle en suggérant une apparence de démocratie, a constitué en fait une parodie de démocratie, provoquant une confusion du débat, une dispersion des forces, et partant, le brouillage du message civique, au bénéfice d’un clientélisme clanique démagogique.

24 personnes ont postulé aux élections présidentielles maliennes de 2018.

34 sont candidats aux présidentielles du Cameroun de 2019 pour briguer la succession de Paul Biya (84 ans) au pouvoir depuis 34 ans et qui aspire à un nouveau mandat, nourrissant sans doute le secret espoir d’égaliser Molière et de mourrir sur la scène de ses turpitudes.

S.K. : Comment sortir de cette spirale de l’échec?

R.N. : IBK, candidat de l’Internationale socialiste, et Soumaila Cissé, candidat présumé du MEDEF, sont bel et bien les deux faces du néo colonialisme français. Sa face hideuse.

Dans le prolongement de cette belle brochette de nains politiques qui se sont succédés au pouvoir au Mali depuis plus de 20 ans : Amadou Toumani Traoré (ATT), Diouconda Traoré et Amadou Aya Sanogo, auparavant le dictateur Moussa Traoré, présent à la cérémonie de la première l’investiture d’IBK.

Pour rompre avec cette spirale de l’échec, un seul mot d’ordre doit prévaloir lors des prochaines consultations africaines: «Sortons les sortants et sortons du Franc CFA».

« Sortons les sortants et sortons du CFA »

Sachons des déboires électoraux la leçon retenir.

Les Maliens et les Africains doivent se pénétrer de cette vérité d’évidence, nullement sacrilège : La France a été le fardeau de l’Afrique et non l’inverse. Il importe d’en tirer les conséquences et de secouer le cocotier.

Au Mali, la France est disqualifiée. Le chaos qui règne dans ce pays résulte d’une succession de faux pas de la diplomatie française.

Le mot d’ordre des prochaines consultations africaines ne doit souffrir la moindre ambiguïté : « Sortons les sortants » pour que le Mali et l’Afrique sortent de leur sommeil dogmatique qui engendre des monstres.

« Sortons les sortants et sortons du CFA »: Le Mali et l’Afrique se débarrasseront ainsi du fardeau pluri-séculaire de l’homme noir.

Telle est l’impérieuse mission que doivent s’assigner les démocrates africains à l’occasion des prochaines consultations électorales, -la République Démocratique du Congo, le Cameroun et le Sénégal-, pour ôter, dans ce dernier cas, l’envie à son président, Macky Sall, de saliver devant les pâtisseries indigestes de l’armée française qu’elle servait aux troupes sénégalaises avant de les expédier au sacrifice suprême, en substitution des soldats français.

Honte à Macky Sall d’avoir voulu gommer la souillure morale absolue du sacrifice de Thiaroye pour satisfaire ses appétits présidentielles.

Une impérieuse mission que les démocrates africains doivent s’assigner pour que l’Afrique cesse d’être la risée du Monde.

Propos recueillis par Seydou Koné 

Une interview publiée sur le site Madaniya.

Photo de Une ©L’opposition conteste la régularité du scrutin au Mali. (Reuters)

René Naba, directeur du site Madaniya

René Naba, directeur du site Madaniya

Journaliste-écrivain, ancien responsable du Monde arabo musulman au service diplomatique de l’AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, responsable de l’information, membre du groupe consultatif de l’Institut Scandinave des Droits de l’Homme et de l’Association d’amitié euro-arabe. Auteur de L’Arabie saoudite, un royaume des ténèbres (Golias), Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français (Harmattan), Hariri, de père en fils, hommes d’affaires, premiers ministres (Harmattan), Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David (Bachari), Média et Démocratie, la captation de l’imaginaire un enjeu du XXIe siècle (Golias). Depuis 2013, il est membre du groupe consultatif de l’Institut Scandinave des Droits de l’Homme (SIHR), dont le siège est à Genève et de l’Association d’amitié euro-arabe. Depuis 2014, il est consultant à l’Institut International pour la Paix, la Justice et les Droits de l’Homme (IIPJDH) dont le siège est à Genève. Depuis le 1er septembre 2014, il est directeur du site Madaniya.

 

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