Culture
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Carnets de voyages mémoriels. Camps d’Auschwitz et Birkenau

5 avril 2017
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Carnets de voyages mémoriels. Camps d’Auschwitz et Birkenau

En avril 2016, j’ai effectué un voyage mémoriel à Auschwitz et Birkenau en Pologne, respectivement camps d’internement et d’extermination.

Entre 1942 et 1945, les nazis y ont assassiné un million et demi de personnes dont une majorité de Juifs, ainsi que des Tziganes, opposants politiques et homosexuels.

Pourquoi partir ?

Responsable associative au sein d’un mouvement qui fédère, en France, des milliers de personnes de religions et convictions différentes pour le mieux vivre ensemble, j’ai souhaité me rendre sur ce site, qui symbolise l’une des plus sombres pages de l’histoire du peuple juif, et tenter de saisir l’immense étendue qui caractérisait ces camps de la mort.

N’ayant moi-même aucun lien direct avec le judaïsme, si ce n’est un prénom hébreu, je me sens toutefois concernée par cette histoire qui est aussi celle de mon pays.

La France a contribué à la détention et à la déportation de milliers de Juifs ; nombreux sont aussi les Français de culture ou de confession juive qui, plus de soixante-dix ans plus tard, demeurent traumatisés par cet épisode.

Lorsque l’on milite au quotidien pour une société plus unie, il m’est apparu nécessaire de mieux comprendre notre passé. Car, comme dit l’adage, celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut savoir où il va.

« Puis ils sont venus me chercher… »

Il y a quelques années, alors que je vivais à Buenos Aires, je m’étais rendue sur un lieu de mémoire de la dictature argentine (1976-1983) pour en apprendre davantage sur cette période.

Lors de cette visite, j’ai appris que la Junte militaire au pouvoir s’était directement inspirée des méthodes de torture employées par l’armée française durant la guerre d’Algérie.

Cette découverte, peu reluisante, m’a inopinément renvoyé vers ma propre histoire, en tant que française petite-fille de « décolonisés » algériens.

Elle m’a en outre et surtout rappelé combien nous pouvions tous être liés par l’Histoire, sans en avoir nécessairement conscience. Le célèbre poème du pasteur Martin Niemoler illustre avec grande justesse cette pensée.

Quand ils sont venus chercher les communistes,

Je n’ai rien dit,

Je n’étais pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,

Je n’ai rien dit,

Je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus chercher les juifs,

Je n’ai pas protesté,

Je n’étais pas juif.

Quand ils sont venus chercher les catholiques,

Je n’ai pas protesté,

Je n’étais pas catholique.

Puis ils sont venus me chercher,

Et il ne restait personne pour protester

Les camps

En ce samedi après-midi printanier, plusieurs dizaines de cars de touristes affluent vers ces sinistres camps, construits au beau milieu d’une campagne verdoyante.

Force était de constater que le cadre était plutôt agréable : des personnes venues du monde entier discutaient dans toutes les langues, riaient et dégustaient des glaces au soleil, l’air plutôt décontracté comme c’est souvent le cas lors d’excursions touristiques.

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Auschwitz Birkenau.

Cette ambiance de vacances au sein d’un site si lugubre me procurait un certain malaise. Je demeurais par ailleurs anxieuse face à ce que nous nous apprêtions à voir.

Bien que déjà familière avec l’histoire de la Shoah, l’idée d’arpenter les chemins empruntés par ce million et demi d’innocents livrés à la torture ou à la mort se révélait bien plus bouleversante que de visionner un documentaire ou d’ouvrir un livre sur le sujet.

Auschwitz est divisé en trois camps : Auschwitz I, camp de travail, à l’entrée duquel figurait la notoire inscription “Arbeit mate Frei” ; Birkenau (dit Auschwitz II), camp d’extermination et Monowitz.

Nous nous sommes rendus dans les deux premiers, accompagnés d’un groupe d’une dizaine de touristes français, d’une guide et d’une interprète.

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« Arbeit mate Frei »

La visite guidée retraçait l’arrivée dans les camps, la sélection des détenus pour le travail forcé et l’exécution.

Les portraits de ces derniers semblaient nous observer depuis les couloirs à mesure que nous traversions les différentes salles.

Les tortures ou encore les procédés chimiques des chambres à gaz nous furent expliqués. Il m’était difficile de rester concentrée à écouter ces sévices infligés tant leur description était insoutenable.

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Cheveux des femmes

À cela s’est ajouté l’empressement continu des guides pour « passer à une autre salle » du fait des nombreux groupes qui se succédaient au sein du musée.

Peu de temps nous a été accordé pour nous recueillir, devant certains objets ou images qui renvoyaient aux victimes passées par ces camps.

Je pense notamment aux effets personnels emportés par les familles déportées, certains rappelant tantôt l’innocence – tels les jouets des enfants – ou d’autres évoquant l’horreur, comme ces tonnes de cheveux de femmes « récupérées » par les SS.

Ces derniers procédaient en effet à la récupération systématique, puis au recyclage de tout matériau transformable, y compris les cheveux, utilisés par l’industrie allemande pour fabriquer du feutre ou rembourrer des matelas.

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Produits chimiques.

Après le musée, nous nous sommes rendus au camp d’extermination de Birkenau où peu de choses demeuraient si ce n’étaient quelques baraquements et les célèbres rails qui illustrent souvent cet épisode dans nos manuels d’histoire.

Ces lieux étaient surtout habités par le vide, la solitude, l’immense et terrifiante étendue de ce qui fut l’industrialisation spectaculaire de la mise à mort d’un million et demi d’enfants, de femmes et d’hommes.

Pour cette partie de la visite, les groupes étaient plus épars, les arrêts des guides moins fréquents ; ainsi, les temps de réflexion et de recueillement en furent moins perturbés.

Une multitude de pensées et questionnements ont traversés mon esprit à ce moment.

Qu’est-ce qui, dans la nature humaine, a pu permettre à l’Homme, de faire preuve de tant de cruauté ? Comment a-t-on pu mettre autant de réflexion, d’énergie, de progrès technologiques, d’efforts de propagande, au service de cette “cause”?

Expérience de Stanley Milgram

Car la haine de l’étranger arme toujours quelques intrépides prêts à mourir pour une Idée”, Guy de Maupassant

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Et maintenant ?

« Plus jamais ça » ?

Au milieu des années 1990, alors que l’on célébrait en Europe et dans le monde les cinquante ans de la victoire contre le nazisme et que fusaient les « plus jamais ça », une nouvelle élimination physique intentionnelle et méthodique d’un groupe du fait de son appartenance ethnique, se produisait au Rwanda, au vu et au su de tous.

On estime à plus de 800 000 le nombre de personnes assassinées lors de ce génocide, opéré entre avril et juillet 1994, auxquelles s’ajoutent des milliers de victimes indirectes, et celles contraintes à l’exil.

Et pourtant, personne n’était supposé ignorer vers où la haine de l’Autre pouvait mener.

Connaître et transmettre

Depuis plusieurs années, j’agis à mon échelle pour le mieux vivre ensemble et la déconstruction des préjugés justifiant le dénigrement, voire la haine de l’Autre.

Parce que persuadée que cet engagement passe par la connaissance de soi, de l’Autre et de son Histoire –, j’avais souhaité me rendre à Auschwitz.

Je reconnais toutefois avoir déploré l’effet « attraction touristique » ressenti. Certains hôtels ou offices de tourisme nous proposaient d’ailleurs des formules « Auschwitz et mines de sel de Wieliczka » à des prix réduits…

Un équilibre pourrait être trouvé pour pallier cet effet touristique : certains espaces pourraient par exemple être silencieux de manière à favoriser le recueillement. Il n’empêche.

Ces camps de la mort attirent chaque année en moyenne un million et demi de touristes du monde entier, et ce, grâce au travail de mémoire remarquable effectué pour que cet épisode tragique ne soit oublié.

Ginette Jacoba, rescapée d’Auschwitz 

Refuser l’indignation sélective

Dans une période marquée par tant de violence et de peur de l’Autre, le besoin d’exercer notre devoir de mémoire se révèle d’autant plus criant.

Connaître notre Histoire, les épisodes glorieux comme les plus tragiques, comprendre les mécanismes qui ont permis ces drames, se souvenir et rendre hommage à leurs victimes.

Il apparaît en outre fondamental de refuser de céder à l’indignation sélective, au service de sa seule « communauté », comme cela se produit souvent autour des questions mémorielles.

Pour aspirer à une société apaisée entre les différentes composantes de notre pays, il est essentiel de comprendre les histoires qui nous ont façonnées, aussi complexes et délicates soient-elles.

Ligue de l’enseignement « comment traiter de la mémoire collective ? »

Qu’il s’agisse de la traite esclavagiste, du passé colonial, de la déportation des Juifs sous l’Occupation, leur reconnaissance ne constitue pas un acte d’accusation ni de revanche, la responsabilité n’étant pas héréditaire, mais il s’agit bien de montrer notre refus de la soumission de l’Indigène, du Noir, du Juif au mépris. Notre rejet péremptoire de la haine de l’Autre.

Sarah Adel

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