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« Cette campagne d’HEC Paris confond le capitalisme et le business »

3 août 2018
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« Cette campagne d’HEC Paris confond le capitalisme et le business »

“Et si on se servait du capitalisme pour combattre l’exclusion ?” Avec sa récente campagne « Tomorrow is Our Business », HEC Paris  a suscité ironie et débats des internautes. Quel crédit accorder à ces slogans d’Alumnis, aux airs d’ode au capitalisme ? 3 questions à Anice Lajnef, ancien responsable trading dérivées actions dans plusieurs grands établissements financiers.

 

S.H. : Selon vous, le capitalisme peut-il servir à combattre l’exclusion ?

Anice Lajnef : Le capitalisme est fondé sur l’endettement avec intérêts. Tout le monde connaît l’adage “on ne prête qu’aux riches”. Les plus pauvres d’entre nous savent aussi qu’on aime leur prêter, mais avec des intérêts plus élevés. Ainsi, dans ce système, il est aisé de comprendre que plus on est riche, et plus on est favorisé par le système. Plus on est pauvre et plus on est broyé par ce système.

Ces deux cercles, vertueux pour une minorité, vicieux pour les autres, sont une conséquence immédiate d’une économie fondée sur l’endettement des masses par des banques privées. Ce système pousse le vice tellement loin que les pauvres sont ceux qui financent le système bancaire :

« selon l’association 60 Millions de consommateurs, l’ensemble des frais liés aux incidents de fonctionnement reste extrêmement lucratif pour les banques de détail, et contribueraient à 30% à 35% du chiffre d’affaires, soit un apport de 6,5 milliards d’euros. La marge serait énorme et le résultat net de cette activité se chiffrerait à 4,9 milliards d’euros. ».

Ainsi, le slogan utilisé dans la campagne de HEC, « et si on se servait du capitalisme pour combattre l’exclusion ? » est antinomique, voire niais. L’image innocente de ces deux entrepreneuses est en contradiction avec l’esprit conquérant et broyeur du capitalisme.


Sur le plan international, l’endettement a été l’arme du colonialisme dans le passé : la Tunisie, l’Egypte, le Maroc entre autres sont tombés l’un après l’autre sous la tutelle franco-britannique suite à des montages complexes de prêts.

De nos jours, l’endettement est l’arme silencieuse qui met sous tutelle les pays africains pour mieux les dominer politiquement et économiquement, et ainsi piller de façon légale les richesses minières du continent africain.

Dans ce sens, le slogan « Et si on faisait des start-up la nouvelle ressource de l’Afrique ? » ne m’étonne pas. HEC trouve encore une fois le besoin de se détacher des dérives du capitalisme.

 

Cette campagne marketing de HEC est intéressante car elle révèle les côtés déviants du capitalisme. En cherchant à s’en détacher, HEC avoue en fait être consciente de ces dérives. Pour redorer son image, HEC aurait mieux fait de dissocier business et capitalisme, et de véhiculer l’idée que le business est une activité saine, alors que l’asservissement par l’endettement est au cœur de son combat. C’est peut-être trop lui en demander…

 

S.H. : Quelle est votre réaction par rapport aux slogans (cf. post ci-dessus) utilisés par l’école de commerce HEC ?

 

A. L. : Les slogans utilisés par HEC ne me choquent pas. La prestigieuse école de commerce est avant tout un business comme les autres qui cherche à se vendre en donnant une dimension sociale à son action tout en s’inscrivant dans le système économique actuel : le capitalisme. Sans surprise, cette campagne marketing confond le capitalisme et le business.

La définition du capitalisme est floue, mais la racine de ce système est sans équivoque : une économie fondée sur l’endettement et la rémunération du capital prêté. Notre monnaie est la coquille qui matérialise cet endettement.

Ce pouvoir d’endetter n’est malheureusement pas démocratique car les banques commerciales ont le privilège et le monopole de la création monétaire et ainsi le pouvoir d’endetter la société dans son ensemble : les particuliers, les entreprises mais surtout les pouvoirs publics.

Le business, quant à lui, est une activité humaine qui cherche à répondre à des besoins, voir à créer une offre non existante.

Là où le capitalisme asservit les individus par l’endettement, le business produit, crée, invente : il est au service des individus.

L’arnaque intellectuelle des capitalistes consiste donc à mêler pour ne former qu’un tout, le commerce d’une part, et le cœur de l’activité bancaire d’autre part, c’est-à-dire l’endettement avec intérêts. Et ils ont très bien réussi dans leur entreprise.

Dans nos sociétés modernes, l’idée est répandue que « le commerce est tout à fait comme l’endettement avec intérêts ». Alors qu’il est évident que le commerce est au service des individus alors que l’endettement les asservit.

 

HEC et ses Alumnis, comme toute organisation inscrite dans la matrice capitaliste, confondent ainsi deux activités totalement opposées. Le fait-elle par malice ? Je ne pense pas. Je penche plutôt pour l’ignorance. Le capitalisme est l’unique voie considérée par nos écoles de commerces et toute sortie de route est moquée. Aucune business school ne serait prête à prendre le risque de remettre en cause notre système économique : le risque pris serait trop dangereux pour leur business.

 

S.H.: HEC n’a pas pour habitude de rechercher le buzz dans ses campagnes jusqu’ici « classiques », comment expliquez-vous ce choix plutôt moqué sur les réseaux sociaux ?

A.L. : Pour répondre à cette question, il est important de comprendre les cycles de notre système économique fondée sur l’endettement et dont le moteur est la croissance. Ce système est de type exponentiel : par nature, il croit de plus en plus.

Mais la croissance exponentielle de ce système génère à son tour des problèmes de type exponentiels : les inégalités de richesses s’accentuent avec le temps, mais aussi le principal problème lié à la surconsommation : le dérèglement écologique.

Ainsi, l’image du capitalisme au début de son cycle ne fait apparaître que ses bons côtés et pas encore ses conséquences néfastes pour l’humanité. Le capitalisme des Trente Glorieuses n’est perçu que sous l’angle positif de la reconstruction de l’Europe après le désastre de la seconde guerre mondiale.

Le capitalisme des années 80 est au milieu de son cycle, il est en pleine démonstration de sa toute puissance et il est représenté par des individus qui symbolisent la réussite même : Trump aux Etats-Unis, Berlusconi en Italie, Tapie en France…

Nous vivons actuellement un capitalisme en fin de cycle qui nous démontre de jour en jour ses façades les plus laides : des inégalités de richesses déconcertantes, les dérives de l’hyper financiarisation de l’économie, l’impérialisme économique qui génère soit un asservissement politique pour les pays les plus dociles.

Soit des guerres sanglantes pour les pays les plus résistants, une surconsommation qui génère des désastres écologiques, une surpuissance des élites économiques qui s’accaparent le pouvoir politique, soit directement comme Trump aux États-Unis, soit indirectement en y plaçant des pantins à leur service.

Ainsi, il est aisé de comprendre que HEC, qui confond business et capitalisme, ait besoin de se détacher de la mauvaise image que ce dernier véhicule. Jamais ce type de campagne n’aurait vu le jour au début ou au milieu du cycle économique.

Mais dans cette fin de cycle où le capitalisme montre sa laideur, HEC trouve le besoin d’une campagne « choc » et innovante pour se détacher d’un système qui est paradoxalement le cœur de ce qu’elle est et de ce qu’elle enseigne à ses étudiants.  

 

Propos recueillis par Sarah Hamdi

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