Derrière les fronts, quand résister est une thérapie
Culture

Derrière les fronts, quand résister est une thérapie

10 janvier 2018
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C’est un film étonnant et accompli qu’a réalisé la documentariste française Alexandra Dols. « Derrière les fronts » suit les pas de Samah Jabr, psychiatre, psychothérapeute, écrivain palestinienne qui travaille sur les conséquences psychologiques de l’occupation israélienne dans les esprits palestiniens. Le documentaire a obtenu en octobre 2017 le Sunbird Award du meilleur documentaire au Festival palestinien Day Of Cinema.

La camera d’Alexandra Dols y accompagne en road-movie intimiste le travail de Samah Jabr. En voix off, parfois méditative, la psychiatre égrène ses analyses sur la situation de son peuple, en présence énigmatique et humaine à la fois.

Formellement, le documentaire est fait de flashback, retours pas à pas pour suivre Samah Jabr dans son cabinet. Une arborescence qui s’appuie sur ses textes.

Par-dessus ces chroniques, il y a aussi les rencontres de Palestiniens, qui expliquent comment l’occupation peut casser psychologiquement, mais aussi comment ils font face, en effort de résistance et de résilience.

Samah Jabr, psychiatre et psychothérapeute et écrivaine palestinienne.

Samah Jabr, psychiatre et psychothérapeute et écrivaine palestinienne.

Ou quand résister est une forme de soin, de thérapie et de résilience. Telle cette mère de famille, Dimah, qui témoigne face caméra de l’enlèvement par des colons dont son petit garçon a failli être victime.

Une tentative d’enlèvement à laquelle cette jeune femme encore visiblement traumatisée s’est opposée, jusqu’à être rouée de coups par les hommes.

Pourtant Dimah continue à emmener ses enfants dans des lieux où ils peuvent rencontrer des Juifs israéliens « pour qu’ils n’intègrent pas la peur ».

Autre personnage de ce film, la Palestine elle-même, « sa lumière, la vie, ses rues, ses villes, son énergie et sa résistance ».

Et ses check-points, tourniquets métalliques inlassables qui fragmentent en contrôles permanents, un territoire entier et tout un peuple.

« C’est un documentaire qui veut montrer la situation psychique et politique des palestiniens. Pour accéder au peuple palestinien, on passe par un check-point, c’est la réalité. Il fallait restituer cette réalité géographiquement, politique » explique Alexandra Dols.

La réalisatrice est entrée dans le travail de Samah Jabr d’’abord par le biais des livres de Franz Fanon, engagé aussi du côté de la lutte anticoloniale en Algérie en ailleurs.

« J’ai découvert les textes de Samah, en 2007,  dans le cadre de mon travail d’enquête sur Moudjahidate, mon documentaire précédent, où des femmes engagées pour l’Indépendance algérienne, témoignaient de leur engagement », détaille Alexandra Dols.

Selon le psychiatre martiniquais, il n’y pas de libération nationale sans libération des esprits. Une approche fondamentale que Samah Jabr semble aussi avoir adoptée dans ses chroniques régulières : «Les textes de Samah ont cette même puissance d’analyse qui renouvèle notre regard sur la Palestine, celui de s’attacher aux conséquences de la colonisation, psychologiques, plus intimes, plus quotidiennes.

J’ai retrouvé aussi le travail de Samah dans les tableaux cliniques établis de Fanon dans son livre les Damnés de la Terre, où il restitue à la fois l’état psychique des tortionnaires mais aussi des torturés en Algérie, puisqu’il soignait les deux.

Samah travaille aussi sur les conséquences de la torture sur des prisonniers palestiniens dans des prisons israéliennes. Comme Fanon, elle s’interroge sur la torture comme un instrument institutionnalisé de la colonisation ».

Certains patients de Samah Jabr, après avoir été torturés dans les prisons israéliennes, ont développé divers troubles psychologiques.

Elle explique ainsi très bien à quel point les techniques utilisées ont pour but d’attacher la personne de telle façon qu’elle se fasse mal à elle-même, par la contorsion douloureuse imposée ainsi au corps, avec les tortures de « la banane », du « placard », du « tuyau », de « la chaise palestinienne ».

Puis l’armée israélienne utilise les codes et tabous de la société palestinienne, comme le dégoût des chiens ou la pudeur face aux questions sexuelles.

Autre notion clé abordée par ce film, celle de colonisation des esprits. Ou plutôt celle de tentative de colonisation des esprits que la réalisatrice définit comme « des outils pour casser l’esprit les gens, par l’humiliation, les attaques de la cohésion des familles, pour que colonisation soit aussi celle du mental des gens et qu’ils intériorisent les perspectives de l’occupant».

Tout le travail de Samah Jabr dans son travail de thérapeute est justement de parler des conséquences de l’occupation pour mieux décoloniser les esprits.

Et donner à ses patients les instruments pour se réapproprier leur trauma par un effort de résistance à la tentative de fragmentation des esprits qu’est aussi la colonisation, comme œuvre de fragmentation territoriale.

Dans une scène du début, scène d’une grande puissance de réflexion, Samah, tête baissée écoute une collègue israélienne détailler sa peur, notamment quand elle manifeste son soutien au mouvement BDS.

Samah Jabr, en mots précis, détaille alors ce qu’est la peur côté palestinien, une mitraillette pointée sur la poitrine à un checkpoint, les démolitions, les bombardements, les violences des colons et militaires.

« Un seuil de peur palestinien différent du seuil de peur israélien » explique-t-elle de sa voix calme qui accompagne le spectateur tout le long du film.

Elle développe ainsi son idée fondamentale de peur industrialisée, « parfois des peurs créés, instrumentalisées, industrialisées, exploitées aussi à des fins politiques.

Ces peur ne sont pas celles des palestiniens et qu’il n’y pas de symétrie possible » note Alexandra Dols.

Ce que Samah Jabr résume en une simple phrase:

« Nous vivons dans une réalité où plus les Israéliens respirent, plus les Palestiniens étouffent » avant de préciser, toujours dans ce calme souverain qui la caractérise que si elle peut avoir de l’empathie pour des israéliens, elle ne peut en avoir pour le « collectif israélien », notamment dans un contexte de peur industrialisée, instrumentalisée et stratégique.

Un regard et une analyse qui peuvent raisonner bien au-delà de la Palestine, ou plutôt « à partir de la Palestine », comme le montre le film.

La Palestine comme paradigme d’un rapport de forces mondiales qui se concentrerait dans ce coin du monde : « C’est une situation coloniale qui perdure.

Plus de 60 ans de crimes de guerre jamais punis. Une impuissance du droit international. Une instrumentalisation de la religion pour masquer une situation coloniale.

Aussi une sorte de laboratoire et d’avant-garde de ce qu’une soi-disant démocratie européenne peut fabriquer dans la déshumanisation d’une population, avec la torture institutionnalisée, la détention administrative, tout en maintenant une propagande puissante.

Cela dit de comment un pouvoir peut se maintenir par tous les moyens possibles en diabolisant l’autre » explique Alexandra Dols.

Les textes de Samah Jabr permettent effectivement de comprendre cette question de l’oppression intériorisée.

Une question utile aux Palestiniens « mais également aussi en France et ailleurs, par rapport à tout mécanismes de domination et pour toute personne en situation d’oppression.

En Palestine, l’oppression intériorisée s’illustre comme on le voit dans le film par des symptômes de haine de soi, de perte de confiance en la capacité d’être uni et de s’organiser entre opprimés. Tout cela est politiquement valable partout».

Le film donne à la parole également à une jeune femme Queer palestinienne musulmane, « Ghadir qui explique qu’à Tel- aviv son entourage lui demandait de changer de prénom, il faisait trop « arabe ». Vivre son homosexualite à Tel-Aviv était possible à condition de nier sa palestianité ».

Alexandra Dols pose ainsi:

« toutes les questions d’aliénation. L’idéologie fait mal. Notamment le Pinkwashing utilisé par Israël, cette stratégie de com’ qui instrumentalise la  » question gay » pour dédouaner Israël de ses crimes, se présenter comme une démocratie parce que « gayfriendly » et présenter les palestiniens comme « non civilisés ». Je voulais aussi restituer une société palestinienne complexe dans ses identités. Mais unie et convergente dans cette idée de lutte contre l’occupation ».

Samah Jabr aborde aussi la question de la Nakba comme un traumatisme trans-générationnelle. Un traumatisme qui n’a pas eu lieu une fois, mais qui perdure tous les jours, à coup de dépossession, expulsion, démolition, check-point.

Pourtant, le film d’Alexandra Dols n’est en rien pessimiste. Il montre aussi que la résistance, « le soumoud » dit-elle joliment », est aussi quotidienne en Palestine. Samah Jabr, par son travail, fait ainsi œuvre de thérapie mais aussi de résistance.

La mémoire entretenue est une façon aussi de résister de tout un peuple qui refuse de se laisser déposséder de son identité.

« J’aime l’idée qu’il y a le film, mais aussi tout ce que le film nous apporte, et aux filmant et aux filmés, mais aussi aux spectateurs.

Beaucoup d’entre eux me disent que ce film fait du bien car il donne de l’espoir, sans angélisme. Nous voyons un peuple qui n’abandonne pas, qui entretient un esprit de résistance. La moindre des choses était de le restituer ».

Ce film, s’il a vu le jour, ne doit pourtant rien aux financements institutionnels français, « on les a demandés sans les avoir obtenus. Une dizaine de dossiers jamais retenus. Je travaille dessus depuis 4 ans en quasi bénévolat, comme les autres personnes qui y ont travaillé.

On a dû faire une crowdfunding. Des conditions très spéciales de travail et je suis fière qu’on ait réussi à le faire ». Alexandra Dols cherche encore un distributeur au plan international, notamment en Grande-Bretagne et en Espagne.

Hassina Mechaï

Projection de Derrière les Fronts ce 11 janvier, à l’Espace Saint-Michel, en présence d’Alexandra Dolls et Samah Jabr.

 

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