ÉDITO
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#Edito Le progressisme aux forceps

2 février 2018
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#Edito Le progressisme aux forceps

Une victoire de la dignité. Une victoire du droit, aussi. Le 31 janvier 2018, après 12 ans de procédure, 848 « Chibanis » ( âgé, qui a des cheveux blancs en arabe dialectal) ont gagné en appel face à la SNCF. Une leçon républicaine. 

Aux origines de ce procès et de ce verdict d’envergure, une gestion discriminatoire de leurs carrières par l’entreprise française.

Une bataille digne qui rappelle celle des ouvriers spécialisés des usines Talbot-Peugeot-Citroën connue comme le « Printemps de la dignité ».

« Au four, à la Seine! », un non-gréviste
Affrontements racistes entre ouvriers grévistes et non-grévistes, Poissy
1984
On est en 1982 et les O.S, pour la plupart immigrés, sont soumis à la hogra (mépris, en arabe) de leur hiérarchie. Vestige colonial.

Face aux mutations d’envergure de l’industrie automobile, la restructuration des usines est inévitable. Eternel retour du même.

Durcissement des rapports sociaux dans les manufactures, grilles d’évaluation arbitraires, les O.S protestent, suscitant l’ire de leurs collègues français et…de la gauche. La stigmatisation est en marche.

Pierre Mauroy, alors Premier ministre de François Mitterrand, cingle :

« les principales difficultés qui demeurent sont posées par des travailleurs immigrés dont je ne méconnais pas les problèmes, mais qui, il faut bien le constater, sont agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises » (1).

La résonnance avec les Chibanis marocains est frappante. Si leur victoire en justice est inédite, les pratiques clairement orchestrées par la SNCF ne sont qu’un ersatz des discriminations et du racisme pratiqués à tous les niveaux de pouvoir en France.

L’expression « racisme d’Etat » se prêterait-elle à cette situation ? Par transitivité. La SNCF porte des valeurs du service public donc à ce titre est une émanation de l’Etat.

Alors heureusement, l’Assemblée nationale n’a jamais voté, comme en Afrique du Sud, un régime d’Apartheid. Si l’expression au sens lexical est à mon sens erroné, en 2018,  cette formulation imprécise ne gomme pas les réalités du passé français.

En 1870, le décret Crémieux ouvre la citoyenneté française aux « Israélites indigènes » d’Algérie. Une avancée pour les Juifs de ce département français.

Mais qui marque l’institutionnalisation d’un racisme d’État à l’endroit des « indigènes musulmans ». En 1865, l’essentiel des articles du sénatus-consulte sont supprimés. Un recul puisqu’ils octroyaient la citoyenneté aux musulmans.

Quatre mesures leur permettent de prétendre à cette citoyenneté, dont les deux suivantes :

– Fournir un acte de naissance. Or, dans l’Algérie de la fin du 19e siècle, composée de tribus, difficile pour ces populations d’obtenir un tel document,

– Accepter d’être régi par la législation française au détriment de la loi coranique…

Un parcours du combattant, sournoisement infligé aux « indigènes musulmans » et qui marque la catégorisation des sujets de l’empire français en fonction de leur religion, leur origine.

En 1881, le Code de l’Indigénat systématise le traitement inégalitaire des autochtones basés dans les colonies. Travaux forcés, taxes arbitraires, droit de limiter, délit d’offense, ce régime d’exception vise à faire respecter le « bon ordre colonial ».

Pendant la Seconde Guerre mondiale, est-il besoin de rappeler combien de magistrats ont refusé de prêter serment au Maréchal Pétain ? Un. Juste un.

« Jamais, nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande ». Libre d’être un salaud ou non. Libre d’être un républicain (au sens idéal du terme) ou non. Les mots de Jean-Paul Sartre sont intemporels. Et d’actualité.

Au fil du 20e siècle, les lois françaises en ont été expurgées de ce racisme colonial. Mais le poison des discriminations, fondé sur le racisme, prospère dans les sphères de pouvoir.

La classe dominante n’a jamais vraiment été à la hauteur de la République. Elle l’a tire vers le bas même.

Réjane Senac, chercheure au Cevipof, l’exprime clairement dans ses travaux.

“La République (incarnée par les dominants) est tout le contraire de ce qu’elle clame dans sa devise, elle est sexiste, raciste, excluante à l’égard  de ce qui n’est pas blanc socialement privilégié, d’un certain  âge…”. Effet placebo.

Elle a beau être « indivisible », les dominants l’ont divisé avec la complicité d’un Etat qui ne donne (toujours) pas l’exemple. Certes, en 2001, la loi contre les discriminations marque une étape importante pour l’égalité. Mais, ces avancées résultent, non pas du progressisme de l’État, mais des luttes menées par les publics visés par le fléau.

Face à cette politique de maintien orchestrée, ne boudons pas notre plaisir.

Réjouissons-nous au contraire. Des gens croient encore à la République. Et ils viennent d’infliger une belle leçon républicaine à la classe dominante.
Nadia Henni-Moulaï
(1) Pierre Mauroy, déclaration à Nord-Eclair, 27 janvier 1983

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