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Éric Zemmour bénit les croisades en sacrifiant l’Histoire

16 mars 2017
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Éric Zemmour bénit les croisades en sacrifiant l’Histoire

Michel Onfray était l’invité de l’émission Zemmour et Naulleau le 22 février 2017 sur Paris Première. Il présentait son livre Décadence. Vie et mort du judeo-christianisme (Flammarion).

Avec au centre de la discussion, l’islam. Éric Zemmour brandit les Croisades, ultime recours pour la civilisation chrétienne de repousser l’islam conquérant. Une révision de l’Histoire avec Jean-Riad Kechaou, professeur d’Histoire. Décryptage.

« Je pense que les croisades ont sauvé l’Europe moi. Je n’ai pas du tout votre vision négative des croisades. Je pense que s’il n’y avait pas eu les croisades à partir de 1095, l’Europe aurait été islamisée beaucoup plus vite car Constantinople allait tomber et dans ce cas là tout le reste allait tomber. Moi je bénis les croisades (…) Je ne veux pas que les gens fassent la loi chez moi. Les croisades, c’est une réponse à une offensive islamique ».

Z&N, 22 février 2017

En voulant être synthétique, Éric Zemmour a sélectionné les informations qu’il jugeait les plus percutantes et les plus utiles à sa démonstration : l’Europe est, comme au temps des croisades, sous la menace musulmane et une guerre est donc inévitable.

Mais, en omettant volontairement le contexte de l’époque de la première croisade pour la résumer à un affrontement religieux, il transforme le fait historique en un vulgaire outil de propagande.

La première croisade à laquelle il fait référence ne peut se résumer à un choc des civilisations et s’il elle a sauvé l’Europe de quelque chose, c’est avant tout de la violence des chevaliers européens qui sévissaient impunément et que l’on a envoyé se battre en Terre sainte contre les infidèles.

Jérusalem ne peut être considéré comme un prétexte pour la croisade

Si, pour Éric Zemmour, la prise de Jérusalem pour les croisés n’est qu’un prétexte, il est nécessaire de lui rappeler que, pour les chrétiens, le pèlerinage à Jérusalem, se pratique depuis le IVe siècle.

Ce voyage religieux destiné à la rémission des péchés n’a d’ailleurs pas été interdit par les califes musulmans qui contrôlent Jérusalem à partir du VIIe siècle.

En 803, des échanges diplomatiques entre Charlemagne et le calife Harun Al-Rashid ont même permis aux carolingiens d’obtenir la garde du Saint Sépulcre, l’église qui abrite, selon la tradition chrétienne, le tombeau du Christ.

Ces accords n’évitent pas les tensions qui s’accentuent après l’avènement de la dynastie turque des Seldjoukides qui prend le contrôle de l’Iran et de l’Irak au XIe siècle et qui rend l’accès à la terre sainte plus compliqué pour les chrétiens d’occident, ce que le pape Urbain II mentionne explicitement dans son appel à la croisade. 

Des chrétiens unis pour sauver l’Europe ?

En 1071, la défaite des Byzantins face aux Seldjoukides à Manzikert (est de l’Anatolie, Turquie actuelle) inquiète déjà le pape Grégoire VII qui envisage en 1074 de venir en aide aux Byzantins.

Il est également attesté qu’en mars 1095, une délégation byzantine sollicite un soutien militaire contre les Seldjoukides lors du concile de Plaisance. C’est probablement à cela que Zemmour fait référence (« Constantinople allait tomber »).

Mais, à cette date, on ne saurait pourtant considérer, comme Zemmour, que les chrétiens sont unis contre les musulmans.

En effet, depuis le schisme de 1054, les chrétiens d’orient obéissent au patriarche de Byzance et les chrétiens d’occident au pape romain.

Le pape, en fin stratège, considère l’appel à l’aide des byzantins comme une opportunité pour réconcilier chrétiens d’orient et d’occident ce qui lui permettrait de retrouver son influence sur l’ensemble du monde chrétien.

Urbain II

Urbain II

L’affirmation de l’autorité du pape romain est elle-même difficile en Occident : Eudes de Châtillon qui devient souverain pontife en 1088 sous le nom d’Urbain II doit redoubler d’effort pour s’imposer en 1093 face à l’antipape Clément III qui règne alors à Rome.

En outre, la croisade ne suscite pas l’enthousiasme au sein des noblesses d’Italie et du Saint-Empire, alors même que les relations entre le Pape et l’empereur se sont tendues à propos du pouvoir de nomination des évêques (« querelle des investitures »).

L’aire de recrutement des chevaliers croisés est d’ailleurs limitée (Normandie, Bretagne, Flandre, Lotharingie, Sud de la France, Sicile).

Quant aux motivations des barons, elles sont loin de se limiter à la piété, notamment parce qu’il faut rémunérer les vassaux qui ne sont pas obligés de suivre le suzerain en terre sainte.

Les rivalités entre seigneurs croisés, avides de se créer des fiefs en orient, sont d’ailleurs telles qu’elles retardent la progression et suscitent des épisodes assez éloignés de l’épopée zemmourienne.

Ainsi, en septembre 1097, 300 fantassins de Tancrède sont massacrés devant Tarse après que Baudoin de Boulogne leur a refusé l’entrée dans la ville.

Quant à la solidarité avec les Byzantins, elle est pour le moins limitée : en 1204, la quatrième croisade est détournée par les Vénitiens vers Constantinople qui est mise à sac, y compris la basilique Sainte Sophie.

Occupant pendant plus de 50 ans Constantinople, les croisés ont ainsi plus affaibli qu’autre chose le rempart byzantin contre l’invasion musulmane que Zemmour décrit dans son envolée.

Ce sac de Constantinople met en exergue aussi l’intérêt économique des croisades, notamment commercial. On est loin ici des motivations religieuses.

Les historiens s’accordent donc pour considérer que la croisade a plutôt accentué la désunion entre chrétiens d’orient et d’occident que favorisé leur rapprochement.

Les croisades, réponse à une offensive islamique ?

Éric Zemmour considère les croisades comme une réponse à une offensive islamique, « qui est allée jusqu’en Espagne » dit-il. Si la péninsule ibérique fut conquise au début du VIIIe, la situation à la fin du XIe siècle a bien changé.

On est en pleine Reconquista des royaumes chrétiens du nord de l’Espagne. Tolède est ainsi prise par Alphonse VI en 1085 et on peut considérer cette date comme un tournant. En 1091, la conquête de la Sicile musulmane est aussi achevée par les Normands.

Quand au terme « offensive islamique » qui fait implicitement référence à une attaque menée par des peuples unis sous la bannière du croissant, on en est loin, très loin même.

Le dar al islam est plus que jamais divisé au XIe siècle en califats ou émirats rivaux eux-mêmes fragilisés par des luttes internes sans oublier les dissensions religieuses entre sunnites et chiites également disloqués en courant différent.

En 1453, les ottomans prennent Constantinople qui deviendra Istanbul mais ce n’est pas pour autant la fin de la civilisation chrétienne tant redoutée par Zemmour. Des minorités chrétiennes ont perduré dans l’empire ottoman.

Cette chute de Constantinople incite les Européens à trouver de nouvelles routes commerciales et découvrir ainsi l’Amérique qui sera en grande partie évangélisée. Cela lancera aussi la Renaissance intellectuelle et artistique de l’Europe avec la redécouverte des savoirs antiques ramenés de Constantinople.

Oui, entre le XVe et le XVe siècle l’empire ottoman fera des incursions en Europe, islamisant ainsi certains peuples à l’instar des albanais ou des bosniaques. Il ira même jusqu’à Vienne à deux reprises. Mais là encore, on ne peut résumer cette progression ottomane à une attaque de l’Islam sur le monde chrétien.

Les croisades, des guerres préventives contre l’islam ?

Le 27 novembre 1095, à l’issue du concile de Clermont, Urbain II s’adresse donc à 310 évêques et abbés afin que ceux-ci incitent les chrétiens d’Occident à se porter au secours des chrétiens orientaux.

Pourtant, les violences qui émaillent les croisades ne sont pas destinées aux seuls musulmans. Sur la route des croisés, de nombreuses communautés juives ont été massacrées en Rhénanie et en Bohème notamment.

Au XIIIe siècle, la croisade des Pastoureaux aurait également conduit à la destruction de 200 communautés juives. « Bénir les croisades », comme le fait Zemmour, c’est donc implicitement approuver aussi ces pogroms.

La dernière partie de la première croisade est également marquée par les massacres commis par les chevaliers chrétiens à l’encontre des musulmans des villes de Marra (11 décembre 1098) et de Jérusalem prise le 15 juillet 1099.

La violence de la prise et du sac de la ville sainte est attestée tant par les témoignages des contemporains chrétiens que musulmans.

Le sort des chrétiens d’orient ne s’améliore pas non plus après la croisade. Considérés comme hérétiques par les croisés qui les accusent d’avoir adopté les mœurs arabes, ils servent aussi de boucs émissaires pour les chefs musulmans après certaines défaites.

L’idée de l’affrontement orient-occident inscrit dans l’histoire dès les croisades par Zemmour, est donc pour le moins simpliste.

Elle omet également les alliances et accords ponctuels entre chrétiens et musulmans. Vers 1108, Baudoin, comte d’Edesse, passe ainsi un accord impliquant une aide militaire, avec l’émir turc Jawali.

En 1167, ce sont les Fatimides d’Egypte, alors en lutte contre les turcs seldjoukides, qui acceptent le protectorat d’Amaury 1er sur Jérusalem.

Réduire les croisades à une lutte religieuse pour la survie de l’Europe chrétienne, c’est donc faire fi des divisions politiques et religieuses considérables de l’espace chrétien comme de l’espace musulman à la période médiévale.

Pour l’anecdote, le pape Urbain II ne pourra même pas se satisfaire de la prise de Jérusalem, il meurt à Rome le 29 juillet 1099.

À l’époque, on ne ralliait pas Jérusalem à Rome en un jour et l’absence de télévision pouvait aussi contribuer à réduire l’audience ou la vitesse de diffusion des slogans simplistes de ceux qui confondent la recherche historique et l’idéologie politique.

Jean-Riad Kechaou

 

One Comment

  1. F. Duthu

    Excellent!

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