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« La France des Belhoumi »: famille je vous aime !

28 mai 2018
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« La France des Belhoumi »: famille je vous aime !

« Une histoire par le bas de l’émigration algérienne ». Dans « La France des Belhoumi », (Ed. La Découverte) Stéphane Beaud, raconte la trajectoire d’une famille ordinaire franco-algérienne. Une chronique familiale éclairante tant elle permet de questionner le cheminement de l’intégration, terme galvaudé.

 

On entre dans la famille Belhoumi comme on ouvrirait un livre d’Histoire. A ceci près que le récit livré par Stéphane Beaud, sociologue, est hybride. Tant sur la forme que sur le fond.

Mêlant exercice biographique, sociologique et anthropologique, l’ouvrage nous plonge dans l’ordinaire d’une famille algérienne, installée en France dans les années 70.

Tout commence, comme souvent, avec l’installation du père, m. Belhoumi, en France. L’Algérie, fraichement indépendante, n’offre pas les perspectives attendues. Comme des milliers de concitoyens, il quitte le pays natal. « Le retour chaque été des émigrés (ndlr, en Algérie), perçus comme « riches », produisent leurs effets de renforcement du rêve de l’émigration en France », écrit Stéphane Beaud.

Algérie-France, l’entremêlement intime

Tout se joue, alors, pour le père sur un coup de « jeton », précieux sésame administratif pour vivre lui aussi le rêve « français ». Un ami, célibataire, lui offrira le sien, faute de pouvoir partir. Quand la chance s’invite dans le destin. Point de départ d’une épopée, à l’image de ces milliers de papa, venus tenter leur chance. Tenter leur chance pour exaucer le mythique retour au pays…qui ne viendra jamais pour la plupart.

De cette période post-Algérie, naîtront huit enfants. La première, Samira née en Algérie, précèdera 3 frères et 4 sœurs, tous français de naissance.

Au fil des 300 pages, Stéphane Beaud fait parler cette famille ordinaire. Avec une posture simple, « sortir du sensationnalisme des médias. Le projet de ce livre ne va pas dans ce sens. En gros, on ne s’intéresse à ces familles algériennes en France que s’il s’agit de Zidane ou s’il y a matière à « sensationnalisme ».

Et c’est un exercice périlleux que de rendre l’ordinaire captivant. Une information n’est-elle pas la rupture du cours normal des choses ? A l’heure de l’infobésité, des réseaux sociaux et de la course aux likes, c’est une mission quasi-impossible.

Or, la France des Belhoumi est un exercice de style qui rappelle aussi cette forme innovante qu’est le journalisme narratif, venu des Etats-Unis. On ne lit pas les pages de The Atlantic ou de Harper’s. Mais, cette plongée dans une histoire familiale se prêterait totalement à une fiction.

La France des Belhoumi, c’est un peu cela tant ce parcours familial mais aussi individuel pourrait porter les germes d’une trame romanesque.

Si les gens aiment le sensationnalisme, ils sont tout ouïe dès qu’on leur raconte des parcours de vie. C’est exactement ce que réussit Stéphane Beaud.

Dérouler la pelote d’une famille, maghrébine, française, populaire et provinciale. Sans perdre le fil narratif.

Normaliser les familles Belhoumi

S’il l’auteur prévient-« on ne peut pas généraliser bien sûr »- il tient à le rappeler avec conviction. « Les Belhoumi, il y en a beaucoup plus que l’on ne le pense ». Ont-elles fait le choix de la discrétion ? Peut-être.

S’agissant des familles algériennes en tout cas, le traumatisme de la colonisation, du racisme aussi, les a prostrée dans une forme d’ « hyperdiscrétion » naturelle. Tous les enfants de l’immigration (de la 1ere et 2eme génération à coup sûr), ont entendu ces mots :

« Ne te fais pas remarquer dans la rue, travaille bien à l’école et surtout ne ramène jamais la Police à la maison ».

Autre explication de cette invisibilité, l’incapacité des médias à les voir. « Ce n’est pas étonnant si ce livre n’intéresse pas les télés par exemple… », constate, avec recul, Stéphane Beaud.

Dépasser la parole virtuelle

Alors même que ce type de récit biographique d’une famille immigrée « qui a réussi à sa manière et dont les enfants ont tous trouvé leur place » dans la société française, ferait un bien fou dans la France post-2015. Triste paradoxe.

Un paradoxe qui créé des incompréhensions et des frustrations. Et qui incite, certainement, ces Français héritiers de l’immigration à prendre la parole. A leur manière.

Sur les réseaux sociaux, par exemple. Ces dernières années, de plus en plus de voix ont capté une audience sur Twitter ou Facebook.

Mais tous n’adhèrent à ces outils de l’immédiateté. Question de tempérament.

Alors, parfois au gré des rencontres, l’envie de prendre la parole à sa manière trouve écho. C’est ce qui s’est passé avec les sœurs Belhoumi.

Lors d’une « rencontre fortuite dans un débat public à Saint-Denis », Beaud échange avec elles. « J’ai tout de suite eu envie d’approfondir cette histoire de famille que les 3 sœurs avaient esquissée devant moi ». Avec une question lancinante : « Pourquoi ne voit pas ces ‘’gens-là ‘’ dans les médias nationaux ? »

Changement générationnel

Une opportunité lancée par le sociologue et acceptée par les sœurs. L’aînée, Samira, porte le projet avec détermination dans la fratrie. C’est elle qui convainc les plus réfractaires, par exemple, d’y participer.

Une adhésion à la démarche du sociologue qui indique un changement de paradigme. Là où les parents se taisent et érigent la discrétion en norme, Samira, elle, illustre cette génération de Français d’adoption puis de naissance, désireux de prendre la parole. Soucieux même de faire entendre leurs voix. Celle de leur histoire familiale et de leur trajectoire.

Une réalité qui s’explique, notamment, par la confiscation de la parole médiatique de cette majorité silencieuse.

Jamais concernée par des faits divers scabreux, elle est également silenciée par les semeurs de morts, dédiés à la cause de Daesh. D’ailleurs, l’ensemble du livre aboutit à une réflexion sur la place de ces millions de familles Belhoumi présentes en France, souillées médiatiquement et politiquement, par ces terroristes d’un nouveau genre.

C’est aussi pour cela que ce texte est salvateur. Il rétablit une forme de vérité oubliée, enfouie plutôt… Après 2012, la famille Mérah occupe l’espace médiatique, éclipsant les familles Belhoumi.

« Quand on scrute les caractéristiques sociales des familles de jihadistes, on est frappé par le fait que nombre d’entre elles sont particulièrement fragiles, précaires et parfois même « fracassées » par la vie ».

Le père « sans filtre »

A l’inverse, les Belhoumi, eux, et c’est très perceptible dans le récit, a des problèmes mais n’est pas une famille à problèmes.

« Dans cette famille pauvre matériellement, la figure du père, même invalide, « analphabète », tout comme celle de la mère, occupe une place centrale ».

Au gré du texte, où l’auteur propose une biographie de la fratrie, l’on saisit la force du noyau familial. Si Rachid, l’aîné des frères se débrouille comme il peut avec ses démons- l’alcool ou le sentiment de rejet paternel, jamais la fratrie, tout comme le père ne l’abandonne.

Aussi pudique soit-elle, l’éducation de monsieur Belhoumi ne l’empêche pas de parler à ses fils. De tous les sujets. « Il a beaucoup parlé à ses enfants. Dans l’un de ses mails échangés avec le sociologue, Samira, raconte une scène symbolique de ce père « sans filtre » :

« Je me souviens d’une scène durant laquelle mon père a demandé à Rachid de venir s’asseoir près de lui (il avait quinze, seize ans), il nous a fait sortir du salon et lui a « expliqué la vie »…J’étais derrière la porte et je l’ai entendu lui parler du sida notamment… (p.207)

Une scène forte à l’image des liens que les parents, d’une autre génération, ont très vite su tisser avec leur progéniture. « Il dit ce qu’il pense de manière la plus directe, voire crue ».

Cette « langue paternelle » capable de « parler à notre cœur » renferme certainement les secrets d’une famille passée au travers des difficultés inhérents à d’autres fratries.

La famille, là où se joue l’intégration

Pour Stéphane Beaud, « les parents (avec le relais des deux sœurs aînées) ont tout fait pour que chacun enfant se sente redevable de l’autre. Ce qui a produit, dans le temps, la constitution de liens solides ».

Une « sécurité affective » qui permet aussi aux enfants d’appréhender l’environnement extérieur avec sérénité. Au début, au moins.

Dans leur rapport à la France, et comme dans beaucoup de famille d’ascendance algérienne, la fratrie ne grandit pas dans une haine post-coloniale. « Le père, s’il n’a pas renoncé au travail de mémoire, a choisi de ne pas parler de tout », constate Stéphane Beaud.

Une façon d’après lui de « donner une chance à ses enfants ». Une posture qui contredit la théorie courant des jeunes Français algériens biberonnés au rejet de la France. Et Beaud de poursuivre, « La relation de ces familles à la France est complexe et ne se réduit pas à l’animosité ou à la « haine ».

Une histoire populaire de province aussi…

Et puis, les Belhoumi, c’est aussi une histoire, celle d’une famille populaire de province. A travers la lecture, l’on voit bien que grandir loin de Paris et de son tumulte procure à la fois une déconnexion des réalités d’exclusion à l’œuvre dans la société française mais aussi une forme de candeur.

« Grandir dans une ville communiste de province a procuré des avantages indéniables comme aux autres enfants des milieux populaires : activités péri-scolaires, des instituteurs engagés… ».

Très vite, d’ailleurs, l’aînée, Samira, prend la tête du peloton et c’est à l’école qu’elle se distingue. Ses études d’infirmière, à une centaine de kilomètres du domicile familial, sont une petite révolution. Madame Belhoumi, femme urbaine veille au respect des traditions. Difficile oour elle de voir sa fille quitter le domicile sans être mariée.

« Travaillez avec le stylo ! »

« Il faut bien travailler à l’école ». Ce leitmotiv, le père Belhoumi en a fait un principe. C’est justement par l’école que s’opère cette « intégration » silencieuse.

La trajectoire de Samira, motrice de la fratrie, trace un sillon qui permet d’éclairer un paradoxe.

Comment ces enfants, partis de rien, épaulés symboliquement par des parents analphabètes (souvent), parviennent à construire des parcours de réussite envers et contre tout.

Statistiquement, les enfants Belhoumi, tout comme des milliers d’autres, n’auraient pas dû gravir les échelons sociaux comme ils l’ont fait.

« La blessure scolaire » des frères

Même tous ne connaissent pas la réussite scolaire des aînées, le rapport à l’école est essentiel pour comprendre cette histoire.

Et l’échec scolaire plus ou moins relatif des frères en témoigne. « S’ils se sont tous insérés dans le milieu professionnel avec plus ou moins de difficultés, leurs regrets vis-à-vis de l’école sont parlants », souligne l’auteur. Embarqués dans les sorties, « happés » par les copains, les frères perdent l’habitude de travail. Les difficultés aidants, ils décrochent pendant que les sœurs s’accrochent. Aujourd’hui, ils savent que les diplômes aident beaucoup à la réussite.

Et là où les frères lâchent le stylo, les filles, elles, l’empoignent pour écrire leur destin avec force. D’ailleurs, le récit montre comment elles deviennent des figures de proue de la famille. Pendant que les frères sont autorisés à sortir, les filles elles sont poussées dans les études. Et comme, elles secondent les parents, les aidant même financièrement, elles développent des compétences de vie qui expliquent aussi leur ténacité dans la construction de leur parcours professionnel.

A ce titre, le travail de Stéphane Beaud nous permet de « regarder » le film des Belhoumi plus que de le lire. La profusion d’anecdotes permet au lecteur de voir la famille de l’intérieur, de se forger son avis, sans chape de plomb idéologique.

Belhoumi, post-2015

Fresque sociologique et anthropologique, la France des Belhoumi éclaire par la vraie vie, la présence franco-algérienne. Et c’est nécessaire. L’enquête initiée en 2012 s’achève en 2017. La France post-2015 n’est pas celle d’avant.

D’ailleurs, plusieurs passages abordent l’appartenance à Charlie ou non. Mais surtout, le texte pointe le changement de paradigme.

Les Belhoumi subissent de plein fouet l’après 2015. « Je me suis peu à peu aperçu que les membres de la fratrie ont été confrontés à des difficultés croissantes dans leur vie en tant que « Français issus de ».

Un constat inquiétant pour cette famille qui pourtant « a réussi son intégration, qui a coché toutes les cases ». D’où une interrogation : qu’en est-il des familles « moins ‘’ parfaites ‘’, plus déstructurées ou « abîmées ?».

Nadia Henni-Moulaï

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