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L’affaire Mohamed Saou, « pas responsable mais coupable »

13 avril 2017
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L’affaire Mohamed Saou, « pas responsable mais coupable »

«Mohamed Saou reste référent En Marche ! mais il a accepté de se mettre en retrait de ses fonctions ».

Dans un communiqué de presse daté du 9 avril, le mouvement En Marche! joue la carte de l’ambiguïté. Mohamed Saou, référent Val d’Oise du mouvement, n’a rien fait mais il est puni.

Dans l’œil du cyclone médiatique, il est accusé, par Céline Pina, essayiste, d’avoir relayé des tweets tendancieux.

Retour sur les faits pour bien saisir l’impensé de cette affaire.

En marge ! Après s’être impliqué dans les rangs d’En Marche !, Mohamed Saou, référent Val d’Oise du mouvement est désormais sur la touche. Au moins jusqu’à l’élection présidentielle. Une polémique, à l’instigation de Céline Pina, ex-élue locale dans le Val d’Oise, aujourd’hui, essayiste.

A l’origine, c’est le site communautaire juif, JForum.org, qui exhume des posts estivaux de Mohamed Saou. En juin 2016, son soutien à Benzema, qui parle d’« une partie raciste de la France » ou encore son inquiétude, en juillet, de voir les musulmans être stigmatisés après l’attentat de Nice, suffisent à nourrir un fantasme.

Celui du Français ramené à sa seule identité musulmane, « ennemi de l’intérieur ». Une formule reprise d’ailleurs par Manuel Valls, alors Premier ministre, au lendemain des attaques meurtrières de 2015.

Ce premier article publié le 12 mars, sur JForum.org raconte une réalité en filigrane.

Il traduit un goût prononcé pour la veille à l’instar des réseaux de la fachosphère. Une veille d’autant plus à charge dès lors qu’il s’agit de certains Français.

Le site mêle allègrement contenus autour d’Israël, de l’islam et de la géopolitique.

L’article reprend des captures d’écran et des termes hyperboliques, ne proposant aucune perspective.  La démarche de propagande saute aux yeux. Le traitement éditorial est tout sauf journalistique.

Mohamed Seou est jugé pour ses positions. Nous sommes au cœur de l’été et…de l’affaire du burkini. Le militant y dénonce la position de Manuel Valls et salue la décision du Conseil d’Etat rejetant les arrêtés anti-burkini.

Egalement exhumé, son rejet de l’injonction « Charlie ». En septembre 2016, il écrit « je n’ai jamais et je ne serai jamais Charlie » en réaction à la caricature publié dans e journal, après le séïsme d’Amatrice, en Italie.

Or, les prises de position de Mohamed Saou relèvent de l’opinion. Pas du délit. Reste qu’en tant que Français musulman, sa liberté intellectuelle reste soumise à suspicion. Après tout, la loyauté de l’Arabe (ou des minorités en général) est testée en permanence.

Dans ses moindres faits et gestes, il est scruté, évalué, adoubé ou banni. Et son appartenance à l’islam, réelle ou supposée, devient une circonstance aggravante. Le feuilleton Karim Benzema en est d’ailleurs un exemple.

Le joueur au parcours teinté de prouesses footballistiques, d’actes douteux ou de saillies tranchées expérimente le prix de sa réussite.

Il est un Français, d’obédience musulmane et fortuné. Et puis, il est visible…la question de la visibilité des « réussissants » ayant émergé comme un nœud de crispation ces dernières années.

Tant que l’Arabe, le Noir ou l’Asiatique reste à la place sociale, assignée par les dominants, nulle inquiétude. C’est l’ordre des choses.

Mais depuis que certains, dans le sport, les médias, la politique ou l’entreprise, prennent la parole pour faire entendre leurs pensées (aussi pertinente soit-elle), le bât blesse. Encore plus quand leur trajectoire rompt avec cette fameuse assignation sociale. Mohamed Seou en est, à une autre échelle que Benzema, un autre cas.

A tel point que d’autres, parés de la puissance illusoire des réseaux sociaux, exercent leur droit de vie et de mort (médiatique et maintenant politique) sur ceux qu’ils guettent de loin, espérant le faux pas. La faute qui les fera sortir du rang et remettra en doute leur loyauté républicaine. Céline Pina en action. Et tant d’autres…

Ainsi, la polémique fabriquée de toute pièce par l’entremise de Céline Pina est un cas d’école. En reprenant l’article d’un site douteux, elle s’affranchit, de toute base éthique. Quel essayiste sérieux nourrirait sa réflexion en s’appuyant sur le JForum.org ?

Qu’importe !  Museler les voix discordantes vaut bien une compromission intellectuelle.

Sur les réseaux sociaux, la fondatrice du mouvement Viv(re) la République, pointe, alors, les accointances de Mohamed Saou avec le CCIF, proche selon elle des Frères Musulmans.

En septembre 2015, Mohamed Saou avait relayé un post Facebook de Marwan Muhammad, directeur du CCIF.

On pouvait y voir un enfant syrien tendre un biscuit à un policier hongrois, bloquant, lui, l’accès à la frontière. La publication dénonçait le décalage entre le geste innocent du bambin et l’intransigeance de l’agent.

Dans un long message publié 5 avril, visible sur son mur Facebook, elle accuse, alors, le référent d’En Marche !  de « mettre en avant son identité musulmane dans beaucoup de ses prises de position ».

La fameuse injonction à l’assimilation sous couvert de respect de la laïcité. Doit-on rappeler (encore) le fondement de la laïcité ? Etonnant cette inculture. La laïcité c’est ceux qui en parlent le plus qui en savent le moins.

« Il suffit de lire les deux premiers articles de la loi. Le reste étant l’application de la loi » comme le disait, Emile Poulat, vrai spécialiste de la laïcité, mort en 2014.

Plus dérangeant encore, le goût de Céline Pina pour la délation. Dans ce fameux post du 5 avril, elle écrit :

« Par plusieurs biais, nous avons transmis l’information à l’entourage d’Emmanuel Macron, et pas de façon non ciblée, mais en alertant des personnes proches du premier cercle.

Force est de constater que cela n’a eu nul effet. Il s’agit donc d’un choix délibéré que de faire d’un aussi triste sire, un responsable départemental ».

Le procédé soulève plusieurs questions déontologiques :

La propension à incriminer des personnes sur la base de délits imaginaires.

–      Ainsi, les prises de positions de Marwan Muhammad sont-elles répréhensibles par la loi ? Non. Par transitivité, relayer ses propos ne constitue, donc, pas un délit.

–       Celles de Mohamed Saou? Comme pour Marwan Muhammad, rien d’illégal. Ni appel à la violence ou au racisme, passible de poursuites judiciaires.

–    Ne pas se sentir Charlie, craindre la stigmatisation des musulmans après l’attentat de Nice ou commenter la tentative de coup d’Etat contre Erdogan. Rien de répréhensible non plus.

Pourtant, Céline Pina jette l’opprobre sans vergogne tel une théoricienne du complot. Les allégations portées contre Mohamed Saou  relèvent du complotisme. C’est un fait.

L’absence de vérifications des sources

–       A-t-elle pris contact avec l’intéressé pour un éventuel éclaircissement ? Joint par téléphone, Mohamed Saou est formel. Céline Pina ne l’a jamais contacté. Cette dernière s’étant contentée de reprendre les accusations du site JForum.org pour les servir sur un plateau d’argent à sa cour virtuelle.

Si Céline Pina avait été journaliste, elle n’aurait ni vérifié, ni croisé ses sources. Le journalisme l’a, donc, échappé belle.

Sacrifier les individus sur le bûcher des réseaux sociaux

Ainsi, Céline Pina, galvanisée par les réseaux sociaux et la menace islamiste dont elle nourrit le fantasme à dessein (médiatique), semble s’être lancée dans une épopée grandiloquente pour sauver la République, telle une Marianne version 2.0.

Est-ce utile de rappeler que votre « lectorat » virtuel n’est guère gage de pertinence intellectuelle ?

Ces réseaux sociaux où le meilleur côtoie le pire sont surtout taillés à la faveur de votre vision du monde. Fût-elle Erronée. Doit-on rappeler comment les fameuses bulles de filtrage façonnent votre facebook en construisant autour de vous un « cocon numérique » fait de personnes qui pensent comme vous ?

En d’autres termes, l’influence de Céline Pina n’est qu’une construction algorithmique qui ne valide en rien la sagacité de ses analyses.

En Marche! …arrière?

Si l’on peut reprocher à Céline Pina de puiser dans les méandres d’un site peu fiable, il faut bien le reconnaître. La dame est dans son rôle.

Son fil Facebook traduit une obsession, celle d’un islam conquérant. Soit. A chacun ses combats médiatiques…ou ses névroses. Le cap de l’irrationnel étant franchi.

La surprise (ou la déception) vient plutôt d’En Marche ! Le mouvement qui a construit toute son identité sur la libération des « forces vives » a cédé sous la pression de Céline Pina.

 « Il est hors de question de laisser M. Saou être cloué au pilori des réseaux sociaux et être victime des tentatives d’instrumentalisation qui ont cours dans ces espaces propices à toutes les manipulations et toutes les caricatures. Pour autant, nous n’entendons pas non plus rester sourds aux interrogations légitimes qui ont pu naitre chez certains », indique Richard Ferrand dans le communiqué de presse du 9 avril »

Que pensez d’un mouvement incapable de protéger l’un des siens contre les attaques dignes de Fake news ? « Interrogations » devenues « légitimes » parce que brandies par Céline Pina de surcroit.

Mohamed Saou portant, par essentialisme,  les germes du mensonge et de la déloyauté. La fameuse figure de l’Arabe a encore frappé…

Emmanuel Macron déclarait en février 2016 vouloir « combattre la discrimination ». La formule sonne comme un vœu pieu, à la lumière de cette séquence.

Les bas-fonds de notre République et de notre élite sont faits d’un même moule. Mohamed Saou comme d’autres est puni non pour ce qu’il fait mais pour ce qu’il est. Pour ce qu’il pense aussi.

Il aura beau rester dans le mouvement (et c’est son droit et son mérite), difficile de croire qu’il puisse influer sur les mentalités.

Après tout, les rangs d’En Marche ! sont gonflés des déçus…allez au hasard…du parti socialiste. Ces mêmes partis où les plafonds de verre les plus épais se sont érigés, entravant les trajectoires de ces Français, priés, inlassablement, de montrer patte blanche.

Le 6 mai prochain, Emmanuel Macron pourrait devenir le prochain président de la République. Une nouvelle page pour la France. Espérons qu’elle ouvre le champ des possibles pour Mohamed Saou. Mais l’Histoire l’a montré. Pour certains, le soupçon est indélébile.

Nadia Henni-Moulaï

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