Loi SRU. Qui sont les vraies racailles ?
Perspectives

Loi SRU. Qui sont les vraies racailles ?

8 novembre 2017
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Enfreindre la loi plutôt que de construire des HLM. C’est le constat du premier rapport de la commission nationale SRU, liée à la loi « solidarités et renouvellement urbain », publié lundi 7 novembre.

Léopold Lambert, fondateur de la revue The Funambulist, revient sur ce bras d’honneur à la République. A découvrir, sa cartographie des communes franciliennes au-dessus de la loi.
Le 26 octobre 2005, celui qui n’était alors « que » ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, visitait Argenteuil lorsqu’il prononça une phrase restée célèbre : « Vous en avez assez de cette bande de racailles ! Eh bien on va vous en débarrasser. »
Le lendemain, Bouna Traoré et Zyed Benna, deux jeunes adolescents de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) mouraient brulés dans un transformateur électrique de Clichy-sous-Bois après avoir été pourchassés par la BAC.
Commençaient alors la grande révolte des banlieues et la répression violente de l’État français par l’intermédiaire de sa police et d’une loi rédigée à l’origine afin de briser la Révolution algérienne : l’état d’urgence.
Si l’on veut (généreusement) prêter le doute à Nicolas Sarkozy quant à sa définition de « racaille » et imaginer qu’il ne désignait alors pas la jeunesse racialisée d’Argenteuil, en particulier, et des banlieues françaises en général , mais plutôt l’ensemble de ceux et celles qui n’ont aucun respect pour la loi et qui l’enfreignent de manière éhontée au quotidien, comme il a pu le défendre, peut-être ne regardons-nous pas du bon côté pour se rendre compte où habite cette racaille.

Cartographie des communes franciliennes qui ne respectent pas la loi SRU

Cartographie des communes franciliennes qui ne respectent pas la loi SRU

La loi SRU votée en décembre 2000 prévoyait déjà que les municipalités de plus de 3500 habitant.e.s (1500 en Île-de-France) faisant partie d’une agglomération plus large devraient compter au moins de 20% de logements sociaux.
Cette loi a été complété en janvier 2013 par la loi Duflot I qui a élevé ce chiffre à 25% avec une nouvelle obligation de s’y conformer d’ici 2025.
La carte présentée ici montre la majorité des municipalités de la Grande Couronne parisienne avec un code couleur permettant de comprendre aisément quels conseils municipaux se trouvent en position d’illégalité et lesquels se conforment aux chiffres de la loi.
Dans le cas de l’Île-de-France, c’est plus des deux tiers des communes qui se dérobent ainsi à la législation.
La ville de Neuilly-sur-Seine, dans les Hauts-de-Seine, chère à Nicolas Sarkozy qui en fut son maire de 1983 à 2002, compte même moins de 6% de logements sociaux.
Les amendes sont pourtant minorées voire abolies par des préfets qui semblent faire ainsi preuve d’une clémence qu’on leur connait moins lorsque leurs décisions concernent le déploiement policier dans les banlieues.
Ce qui pourrait n’être qu’un constat supplémentaire d’une justice à deux vitesses – celle des riches et celle des pauvres ; celle des blanc.he.s et celle des racisé.e.s – nous révèlent pourtant bien plus.

En effet, l’ensemble de la classe politique française a pris l’habitude de nous répéter que l’urbanisme « ségrégationnaire » des banlieues est le fruit malencontreux et regrettable de politiques qui se voulaient pourtant généreuses et bienveillantes.

Ce que l’illégalité de ces 233 municipalités finisse de prouver, à qui en doutait encore, est donc la dimension délibérée de cette ségrégation sociale et raciale.
Ces communes choisissent en connaissance de cause de ne pas diversifier leur population de classes moyennes et exploitantes blanches en construisant des logements sociaux habités par la classe exploitée et racisée.
Il est même possible que les sommes « perdues » en amende constituent pour ces communes un montant moins élevé à payer que ce qui correspondrait à la perte de valeur immobilière que la construction des logements sociaux provoquerait.
On peut ainsi voir que les mesures punitives prévues par la loi vis-à-vis de ceux et celles que la classe politique française appelle « racaille » sont immensément plus sévères que pour ceux et celles qu’on pourrait légitimement qualifier comme tel et dont le comportement illégal à des effets bien plus néfastes et vastes que les actions individuelles de certain membres d’une jeunesse qui subissent au quotidien la lourde inertie des structures coloniales de ce pays.

Léopold Lambert

Rédacteur-en-chef de The Funambulist, un magazine anglophone bimestriel dédié aux politiques des espaces et des corps, Léopold Lambert est architecte de formation et l’auteur de trois courts livres sur la violence politique de l’architecture, principalement en Palestine. Son prochain livre consistera en une histoire spatiale des états d’urgence français.

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