Interview
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Mehdi Meklat: « La vérité est dans le réel »

30 novembre 2018
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Mehdi Meklat: « La vérité est dans le réel »

En février 2017, Mehdi Meklat est au cœur d’une tempête. Depuis 2009, il tweete sous le pseudonyme Marcelin Deschamps. A travers des milliers de tweets, le personnage déverse des messages haineux qui choquent l’opinion jusqu’à provoquer son excommunication médiatique. Dans Autopsie (Grasset), Mehdi Meklat, découvert au Bondy Blog, revient sur cet épisode. Entre excuses renouvelées et recul sur notre époque, il propose une réflexion à rebours sur les réseaux sociaux. Interview exclusive.

 

Q: En février 2017, vous étiez au cœur d’un scandale suite à vos tweets antisémites, homophobes émis sous le pseudonyme Marcelin Deschamps. Au-delà des excuses que vous avez, immédiatement, adressé, pourquoi ce livre aujourd’hui ?

R: Cette idée d’écrire un livre est venue au moment de cette affaire. Je me suis de suite mis à écrire. Je ne savais pas sous quelle forme. J’hésitais entre quelque chose d’intime ou de théorique. Finalement, je suis allée vers un texte extrêmement intime. Car, justement cette intimité pouvait raconter quelque chose de moi et des autres.

Q: Autopsie, « implore le pardon »…Le choix des termes rappelle presque l’idée d’une mise à mort, au moins sociale. Est-ce ainsi que vous avez vécu ce scandale ?

R: C’est vrai que l’on est dans une époque où on condamne à vie. On ne prend pas le temps de comprendre, d’aller vers l’explication, vers la complexité. On prend, on voit, on tue. Je me suis jamais posée comme victime ou en en jetant la faute sur les autres. J’ai toujours assumé le fait d’avoir écrit des conneries, toujours assumé ce côté provocateur sur mon compte Twitter. Pour autant, je raconte des faits de société dans le livre. Ce sont les faits. Face à quelqu’un qui raconte quelque chose d’inquiétant, la tentation de la réduire à une « victime » est forte.

Q: « Victime » est devenu un statut pour disqualifier aussi ceux qui pointent les discriminations ou le racisme. Qu’en pensez-vous ?

R: Quand on raconte un fait que la société ne veut pas affronter, on dit que la personne se pose comme victime. En matière de racisme, par exemple, les victimes sont parfois discréditées.

Q: L’affaire Mehdi Meklat prend racine sur Twitter, cet espace de liberté aujourd’hui problématique. Y-a-t-il une spécificité Twitter, selon vous ?

R: J’ai ouvert un compte sur ce réseau quand j’avais 19 ans. C’était de la déconne, de l’humour. Aujourd’hui, tout le monde a la parole sur Twitter. C’est le côté positif. Mais finalement, tout le monde finit par se retrancher. C’est une guerre virtuelle, d’opinions, d’idéologies même.

Q: Vous parlez, alors, de « far west » numérique, un lieu où la loi du plus fort prédomine…

R: C’est un réseau où des gamins de 20 ans, comme moi, peuvent écrire des conneries sans savoir que leurs mots sont réels. Or, c’est devenu un média extrêmement puissant qui peut même faire élire des extrêmes. C’est un endroit où il y a une forme d’inflammation. Et en même temps, Twitter, c’est un média où la résistance peut s’organiser. Voyez le mouvement Me Too ou celui des violences policières.

Q: Sophia Chirikou, communicante pour la France Insoumise et à l’origine du Média, expliquait, en début de semaine, préférer les réseaux sociaux plutôt que la presse pour s’informer à propos des Gilets jaunes. Or, Twitter est un outil où la mise en perspective de l’actualité n’est pas possible. Qu’en dites-vous ?

R: Je suis d’accord avec vous. En fait, le dialogue est mort sur Twitter. Tout le monde se bat, s’attaque, se pend.

Q: Les réseaux sociaux c’est aussi l’ivresse de toute puissance, piège dans lequel vous-même êtes tombé…

R: Il y a une course infernale aux followers, à une certaine audience. Cette course infernale, j’en ai fait partie. Quand vous atteignez 10 000 followers, c’est génial car vous avez du monde qui vous suit. Mais, à y réfléchir, ce n’est pas un endroit populaire. Twitter, ce n’est pas une démocratie.

Q: Twitter est connu comme le réseau des influenceurs. Parleriez-vous de « microcosme » avec tous les travers que cela sous-tend ?

R: Il y a énormément de journalistes mais aussi une fachosphère extrêmement dangereuse, des fake news elle-même relayées par des médias mainstream, maintenant. Les gens qui nourrissent des idées racistes peuvent exister de manière massive. Ce n’est pas un endroit d’éducation.  C’est un endroit de certitudes, de chacun dans son camp. Tout comme ce n’est pas un endroit de débat mais de polémiques, de friction.

Q: La teneur de vos tweets a suscité une vague de rejet. Est-ce qu’il a été difficile de convaincre un éditeur de vous publier ?

R: Non, mon éditeur a tout de suite compris le projet de ce livre, notre époque extrêmement violente, la pratique des réseaux sociaux, les questionnements que je voulais mettre en perspective. Grasset a compris tous les enjeux.

Q: Presque deux ans après cette épisode qui vous a fermé de nombreuses portes, vous vous excusez à nouveau. Attendez vous que ces portes se rouvrent à nouveau ?

R: A partir du moment où il y a une blessure, il faut s’excuser. Mes tweets ne voulaient pas agresser, blesser. Il y en a 53 000. Tous maladroits, extrêmes, sur toutes les communautés. Mais c’est important pour moi de raconter ce que j’étais et ce que l’on a fait de moi. Je ne cherche pas à me présenter comme une victime. Je dis simplement : voilà comment on m’a présenté, comme un antisémite et un homophobe. Or, personne n’avait ressorti les tweets sur les autres communautés, pourtant ils apparaissent. On a nourri un fantasme. J’évoque le Printemps républicain dans le livre. J’ai été leur première proie et ce collectif n’a cessé depuis de s’attaquer à des gens des minorités…Comme Mennel, Maryam Pougetoux. Il y a une dimension « délation » extrêmement violente.

Q: Finalement, avant cette affaire, vous étiez exactement à la place où le système voulait vous voir : « Le petit arabe exotique de banlieue accueilli dans les grands médias ». Qu’en pensez-vous?

R: Les gens ont eu peur. Eux-mêmes ont été plongés dans cette polémique contre leur gré. C’est compliqué de se relever et de voir qu’autour les gens t’ont lâchés. Après, je n’ai jamais utilisé ma parole médiatique pour insulter. Contrairement, à de nombreux éditorialistes invités sur les plateaux, ils assument et ils ne prennent pas le temps de l’excuse. Visiblement, on ne leur en veut pas.

Q: Pour le Bondy Blog, la séquence a, certainement, été compliquée à gérer. Quelles sont vos relations aujourd’hui?

R: Le BB, cela reste ma famille, je reviendrai toujours. Cette affaire y a créé des débats, ce que je comprends. Mais j’aurais aimé que ceux qui m’ont attaqué s’attardent plutôt sur les nombreux reportages sur l’antisémitisme ou l’homophobie que j’ai écrit pour le Bondy Blog ou réalisé sur France Inter.

Q: Le microcosme parisien vous a exclu pour les mêmes raisons qu’il vous a adoubé. Le gentil kid Mehdi Meklat contre Marcelin Deschamps, personnage transgressif. Qu’en dites vous?

R: Aujourd’hui, un Arabe est forcément suspect. Mais j’ai nourri ce cliché. Je l’ai nourri en faisant ces tweets. Sur les réseaux sociaux, c’est forcément fictif, ridicule, c’est un théâtre. Et plus les gens vous retweetent, plus ils vous applaudissent en fait. C’est comme un rappel qu’ils font. C’est effréné. Pour autant, je m’excuse en disant pardon. J’ai mis deux ans à écrire ce livre, j’ai voulu comprendre. Pour autant, les gens qui s’opposent n’ont pas ouverts ce livre : je vois passer les messages de détracteurs alors qu’ils n’ont pas fait l’effort de me lire. Il y a deux ans, ils réagissaient de manière enflammée. Deux ans plus tard, j’ai pris le temps d’aller vers mes ambiguïtés mais eux restent dans les mêmes positions.

Q: Dans la forme, le récit est une longue phrase sans interruption. Qu’avez-vous voulu exprimer ?

R: Oui, il n’y a pas de phrase, ni de point. Je voulais que ce livre soit écrit à bout de souffle. Comme un long cri. Pour moi, c’est un acte de résistance d’écrire. Et aussi une provocation car on ne peut pas extraire un passage de cette longue phrase de 150 pages. Ce livre, c’est tout ou rien.

Q: Aujourd’hui, plus de 90% des 18-24 ans sont sur les réseaux sociaux. Avez-vous songé à raconter votre expérience pour les sensibiliser aux travers d’internet mais aussi aux poids des mots ?

R: Justement, il me parait essentiel d’ouvrir le débat sur ce sujet. Il y a nécessité à éduquer la jeunesse aux réseaux sociaux, leur apprendre à les utiliser sans blesser l’autre. Aujourd’hui, les gens se déversent sans aucune limite dans le débat. Je ne suis pas contre les réseaux sociaux mais la vérité est dans le réel.

Q: Finalement, ce scandale vous a permis de descendre de votre « piédestal » et de vous améliorer…

R: Oui, en tout cas, il a fallu transformer cette histoire en quelque chose qui me fasse avancer. On grandit toujours de nos erreurs et cela a été le cas avec cette polémique.

Propos recueillis par Nadia Henni-Moulaï

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