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Les « Mohamed », mémoires d’immigrés de Jérôme Ruiller

10 mai 2017
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Les « Mohamed », mémoires d’immigrés de Jérôme Ruiller

 Les Mohamed, roman graphique de Jérôme Ruiller d’après le livre « Mémoires d’immigrés » de Yamina Benguigui, relate en trois parties – les pères, les mères, les enfants – des histoires d’acteurs de l’immigration maghrébine en France. Une œuvre sensible dans laquelle l’auteur nous livre en outre, au fil de l’eau, des bribes de son histoire personnelle, de ses doutes et interrogations.

Jérôme Ruillier

Jérôme Ruillier

« Ce n’étaient pas des musulmans, c’étaient des citoyens français. Seulement, au lieu de venir de la Corrèze ou de l’Auvergne, ils venaient d’Algérie pour faire marcher des usines françaises ».

Selon François Ceyrac, administrateur des usines Peugeot et président du C.N.P.F. (Conseil national du patronat français, ancien MEDEF) de 1972 à 1981, les centaines de milliers de travailleurs maghrébins ne représentaient ainsi nulle menace culturelle ou religieuse.

Alors que la question de la place de l’islam en France monopolise aujourd’hui le débat public – et que la plupart des personnes visées « issues de l’immigration », le sont de troisième voire quatrième génération –, l’on peine à croire que l’immigré maghrébin ait pu être qualifié de citoyen français non musulman, dans les années 1970…

De même que les enjeux de la France des années 1940 ne sont pas les mêmes qu’aujourd’hui, la perception de l’Autre a elle aussi naturellement évolué selon que l’on soit en période de croissance économique ou de chômage de masse. Il n’empêche.

Difficile de croire que les propos de l’ancien président de la C.N.P.F. soient représentatifs de l’opinion publique de l’époque à l’égard de ces milliers de Maghrébins qui affluaient chaque année en France pendant les années 1950 et 1960.

Comment ces derniers étaient accueillis ? Quels ont été leurs parcours ? Quels impacts aujourd’hui sur leurs descendants et sur la société française ?

Le célèbre « Ya Rayah » (1973) de Dahmane El-Harrachi parle de l’émigration et du départ.

« Quand on entre chez Renault, on regarde comment vous vous appelez. Si c’est Mohamed, on vous envoie à la chaîne. Khémaïs ou Mohamed, c’est pareil ».

Si la venue des pères maghrébins en France métropolitaine remonte à la seconde moitié du XIXème siècle, c’est au lendemain de la Seconde guerre mondiale que le phénomène s’est accentué, appuyé par le patronat français.

À l’époque, ces immigrés étaient des hommes venant seuls, pour qui l’usine gérait le travail et le logement. Il s’agissait la plupart du temps de foyers d’immigrés isolés des autres ou de bidonvilles.

Ces hommes racontent leurs conditions de vie et de travail laborieuses, l’isolement, la nostalgie de la famille laissée au pays, mais aussi le racisme et l’hostilité dont ils font l’objet ; particulièrement à partir de la Guerre d’Algérie, qui gagne rapidement la métropole.

Les accords d’Évian du 19 mars 1962 entre la France et l’Algérie prévoyaient l’envoi d’un contingent de 50 000 travailleurs par an, pour une durée de trois ans avant de revenir au pays, relayés par un nouveau contingent. Nombre d’entre eux ont toutefois opté pour s’installer en France.

Toutefois, la crise des années 1970 et l’apparition du chômage de masse ont amené les gouvernements successifs à repenser cette politique migratoire. Alors que Valéry Giscard d’Estaing officialise le regroupement familial en 1974 – reconnu par le Conseil d’État comme droit essentiel de l’Homme – Lionel Stoléru, secrétaire d’État en charge des travailleurs immigrés, instaure l’aide au retour (ARE) en 1977.

Cette subvention de 10 000 francs s’adressait aux travailleurs immigrés volontaires pour retourner dans leur pays d’origine.

Dans les Mohamed, Myriem, jeune avocate, se souvient encore de la vive émotion ressentie lorsqu’elle apprend, adolescente, que cette aide au retour a été proposée à son père, qui a pourtant donné vingt ans de sa vie à la France, là où ont grandi ses enfants.

Myriam

Poème de Myriem

À travers de nombreux témoignages, le lecteur est invité à découvrir des souvenirs intimes, souvent douloureux, de ces femmes, hommes et enfants de l’immigration, au sein de la société française. Aux mots-valises d’immigration ou d’intégration, ce livre préfère poser des visages et des histoires pour évoquer ces personnes, dont la pluralité des parcours et des origines démontre qu’il ne peut s’agir d’un ensemble monolithique. Un ouvrage essentiel.

Sarah Adel

 

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