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Une éducation sans violence est-elle possible?

La proposition de loi « anti-fessée » sera examinée par l’Assemblée nationale, le 29 novembre 2018, après son examen en commission des Lois. L’objectif ? Interdire en France toutes formes de « violences éducatives ordinaires », dont la gifle, la fessée, ou la « correction ».

Une décision que bon nombre de parents trouvent totalement absurde. Pourtant, la violence comme norme d’une éducation équilibrée est une réalité. L’occasion de s’emparer de ce tabou, lors de cette Journée internationale des droits de l’Enfant, ce 20 novembre 2018. 

Le sujet relève du tabou dans un pays pourtant progressiste. Physique, verbale, psychologique ou sexuelle, la maltraitance des enfants reste un terrain sensible que les pouvoirs publics ont du mal à prendre en main.

Face à des parents, parfois, dans le déni, les châtiments corporels restent une pratique banale associée à un volet de l’éducation.

Vous ne fesserez point !

Ce n’est pas la première tentative visant à inscrire dans la loi française. L’interdiction de la fessée avait échoué en janvier 2017. L’article 68 de la loi Egalité et citoyenneté, votée le 22 décembre 2016, inscrivait ainsi l’interdiction de toutes formes de violences à l’égard des enfants.

« L’exclusion de tout traitement cruel, dégradant ou humiliant, y compris tout recours aux violences corporelles » semblait désormais actée. Seulement, le Conseil constitutionnel avait censuré cette disposition sur la forme, estimant que cette interdiction n’aurait pas dû être intégrée à la loi « Égalité et citoyenneté » puisqu’il n’y n’avait aucun lien évident.

Le Défenseur des Droits Jacques Toubon a souscrit à ce projet de loi, insistant insisté pour que la prohibition des châtiments corporels soit inscrite dans la loi. Son rapport annuel sur les droits de l’enfant, allant dans ce sens, a d’ailleurs été présenté le 19 novembre 2018.

 

 

Depuis plusieurs années maintenant, le Conseil de l’Europe- instance européenne dédiée à la défense des droits de l’Homme-épingle la France pour son « autorisation » implicite de la violence.

Des remontrances restées jusqu’ici symboliques mais qui ont permis, à un certain niveau.

À noter, la fessée, comme la violence en général, va à l’encontre de la Charte des droits sociaux dont elle est signataire.

Dans l’article 17, les États membres s’engagent, par exemple, à « protéger les enfants et les adolescents contre la négligence, la violence ou l’exploitation ».

Le vote de la loi, donc, comme une victoire pour les partisans d’une interdiction des châtiments corporels infligés aux enfants. Parmi eux, les associations de protection de l’enfance comme Enfance et Partage. Déjà le 26 mai 2014, la structure organisait un colloque dédié aux violences ordinaires.

Edwige Antier, pédiatre, participante à cette rencontre évoque « les études qui montrent que les enfants qui reçoivent des fessées ou des claques sont plus sournois, agressifs et ont moins d’estime d’eux-mêmes ». Se défendant de toute culpabilisation à l’égard des enfants, elle encourage néanmoins à l’abandon de la pratique.

Une nécessité, selon elle, d’autant que « la France a ratifié la convention internationale des droits de l’enfants ». En Europe, 22 pays dont l’Allemagne ou les pays scandinaves, ont légiféré en faveur de l’interdiction des châtiments corporels.

Contrôler les parents ?

Des choix qui hérissent certains parents accusant les pouvoirs publics d’intervenir dans l’éducation. « Je trouve cette décision étonnante voire incompréhensible. Il m’arrive, assez rarement c’est vrai, de mettre une fessée voir une claque à mes enfants s’ils ignorent mes mises en garde », explique Iannis, 38 ans, ingénieur.

S’il ne pense pas les « châtiments » comme une règle d’éducation, force est de constater pour lui que « la fessée fonctionne quand les enfants sont insolents ». Et d’ajouter « la fessée est un moyen infaillible, selon lui, pour stopper une crise ponctuelle. Pour autant, elle n’est pas un moyen d’éducation.

Mon but est de faire de mes enfants des adultes responsables et équilibrés. Si l’éducation consiste à transmettre des principes de vie et des valeurs, cela ne passe que par l’écoute et le dialogue », souligne t-il.

La fessée a des partisans. Et des détracteurs. Hanna, 32 ans, est maman de trois enfants. Si elle se décrit volontiers comme une maman super active, elle prend toujours le temps de la réflexion quand il s’agit de « d’évaluer la qualité de l’éducation qu’elle prodigue ».

Avant de découvrir les joies de la maternité, elle clamait, pleine d’aplomb, « être pour une bonne fessée, les enfants, il leur faut des limites et cela remet les idées en place ! » Depuis, Hanna a déchanté.

« Aujourd’hui, je pense que les châtiments n’ont aucune vertu éducative. Fesser un enfant vous permet juste de calmer vos nerfs ». Mais la réalité est plus complexe. « Oui, il m’arrive de me fâcher fort, de taper mais cela crée un conflit en moi que je gère de moins en moins bien », confie t-elle.

D’ailleurs, elle qui, autrefois, louait la fessée approuve la décision du conseil de l’Europe. « Ne nous voilons pas la face, beaucoup d’enfants sont maltraités. J’estime que l’interdiction de la fessée est un moindre mal pour les protéger ».

Bienveillance éducative

Selon Imen, aussi maman, « je ne mets jamais de fessée, je crie beaucoup. Mais je n’insulte jamais. Les mots blessants quand j’étais petite me sont restés. Cela doit expliquer mon manque de confiance en moi ».

La question de la bienveillance est au centre. Avec l’essor de l’éducation positive, les encourager plutôt que les corriger, la violence vécue par les enfants se répercutent à l’âge adulte sur l’estime de soi. Ces réactions montrent à quel point les réactions sont clivantes et nuancées à la fois.

Pourtant dans l’opinion publique, le rejet de la préconisation du Conseil de l’Europe est franc et sans appel. Selon un sondage Ifop pour Le Figaro, effectué entre le 4 et le 9 mars 2015, 70% des Français s’opposent à cette interdiction. Et qui à un certain niveau trahissent une forme de méconnaissance de la maltraitance.

Dans un pays où 45% des sondés soupçonnent un cas dans leur entourage, selon l’enquête de l’association L’enfant bleu, la situation est plus répandue que prévue.

D’ailleurs, en 2013, Marine Tursz, épidémiologiste et directrice de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médical (Inserm), s’inquiétait, lors d’un colloque au Sénat, du « phénomène de santé publique massif » qu’est la maltraitance. Si les experts parlent de « chiffres noirs »-preuve d’un tabou-, L’enfant bleu avance deux enfants tués chaque jour sous les violences.

Dernière exemple à Reims. Le petit Tony, 3 ans, devenu souffre-douleur de son beau-père. Le 26 novembre, il succombait, victime d’une rupture de la rate provoquée par les coups répétés du compagnon de sa mère. Avant lui, il y eu Fiona, 5 ans, dont le corps n’a jamais été retrouvé ou Bastien, 3 ans, enfermé dans une machine à laver en marche…

Un tabou institutionnel

Ces dernières années, l’opinion a découvert avec stupeur des bébés congelés ou encore le cas de la petite Marina, morte en 2009 après six ans de tortures. Un drame qui a révélé la question de la protection de l’enfance. Dans cette affaire, ni l’entourage, ni les institutions n’ont su sauver la petite fille.

Dans ce no man’s land, les psychologues sont aux premières lignes. « Je signale quand un patient, violent, ne revient pas en consultation », relève Jennyfer Muller, psychologue et spécialiste du traumatisme.

« Je signale aussi quand il ne comprend pas la loi ». Entre récit des parents et suspicion, l’une des alternatives pour elle, est de se confronter à la famille, de recevoir les enfants pour les faire parler mais aussi de se confronter au déni voire à la violence des adultes. « L’un de mes patients, ingénieur, s’est rendu au commissariat en confessant une attitude limite. Or, c’était plus que limite.

Sexe dans la bouche de son bébé ou coton-tige dans l’anus, il était clairement dans la pédophilie ». Fléau pernicieux, la maltraitance concerne l’ensemble des milieux et tous les groupes culturels.

En l’absence de profil type du parent maltraitant, force est de l’affirmer. Etre un parent normal ne prémunit pas contre l’usage de la violence à l’égard des enfants. Mais les chiffres avancés par les associations de terrain ne permettent plus de nourrir le déni. Les pouvoirs publics tentent d’investir cette question. Une nécessité. L’enfance se joue une seule fois.

Par Nadia Henni-Moulaï

Raconter, analyser, avancer.

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