Outre-mer : ces territoires ont besoin d’une stratégie pas d’une aumône
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Outre-mer : ces territoires ont besoin d’une stratégie pas d’une aumône

28 octobre 2017
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Sous un autre angle. La chronique hebdomadaire de Stéphane Bugat.
En bras de chemise sous la canicule, entouré d’enfants rigolards en tête de cortège, s’approchant vers les représentants des communautés locales en costumes traditionnels, Emmanuel Macron était manifestement ravi, jeudi, de s’offrir, quelques heures durant, une plongée dans un monde aux antipodes des beaux quartiers parisiens.
Maripasoula était en fête pour accueillir le président de la République – si ce n’était la première fois, ça ne lui était pas arrivée depuis bien longtemps.
Maripasoula, ne compte guère plus de 10 000 habitants, mais sa démographie progresse à grand pas. Surtout, cette commune représente plus de 20% du territoire de la Guyane, ce qui en fait la plus étendue de France.
Adossée à la forêt Amazonienne et au Surinam, qui partage près de 500 kilomètres de frontières avec la Guyane, donc avec la France, elle cumule ainsi nombre des problèmes qui frappent cette région, grâce à laquelle notre pays dispose pourtant d’une porte d’entrée sur l’Amérique du Sud : immigration massive et incontrôlée, isolement et sous-équipement, délinquances diverses au premier rang desquelles la pratique clandestine mais toujours plus intense de l’orpaillage qui menace la population autant qu’elle détruit l’environnement, etc.
Inutile de préciser que si les habitants de Maripasoulu ont réservé un accueil chaleureux à Emmanuel Macron, c’est aussi parce qu’ils attendaient beaucoup de sa visite.
Un chef de l’Etat ne saurait venir les mains vides en un lieu que les médias sont tentés de considérer comme improbable.
Hors Kourou point de salut
La vérité, c’est que le choix d’Emmanuel Macron, pour commencer sa visite de la Guyane, aussi pertinent fût-il, a manifestement été dicté par d’autres considérations.
Il s’avère, en effet, que son déplacement était d’abord motivé par sa volonté de s’intéresser au centre spatial de Kourou, qui représente effectivement un enjeu industriel et technologique de première importance, mais qu’il lui était difficile de passer la nuit à Cayenne, la capitale de la Guyane, où un comité d’accueil nettement moins rigolard était sur le pied de guerre. Et ça n’a pas manqué.

 

Au moment même où Emmanuel Macron serrait la pogne des braves gens de Maripasoula, la tension montait entre la préfecture et le commissariat de Cayenne.
Les forces de l’ordre s’y sont heurtées aux manifestants mobilisés par le collectif Pou Lagwiyann dékolé (Pour que la Guyane décolle), avec, en prime, échanges de grenades lacrymogènes contre cocktails Molotov.
Tout cela rappelait des scènes similaires qui, quelques mois auparavant, ont pratiquement mis la Guyane en état de siège, incitant une délégation de ministres, envoyés au casse-pipe, à céder aux injonctions de la foule hostile en promettant un déversement de milliards.
Triste spectacle, en vérité, de voir les représentants de l’Etat s’incliner de la sorte face à une poignée d’agitateurs ayant su surfer sur une exaspération ressentie par une très large part de la population.
Je ne suis pas le « Père Noël »
Ce n’est pas ce qu’a fait Emmanuel Macron et on ne peut que l’en féliciter, puisqu’il a déclaré n’être pas venu en « Père Noël », tout en assurant que les engagements de son prédécesseur, aujourd’hui évalués à 1, 1 milliard d’euros, seraient bel et bien tenus.
Respecter les engagements de l’Etat, aussi contestables soient-ils, est le moins que l’on puisse attendre de lui.
Réplique immédiate de David Riché, le président de l’Association des maires de Guyane : « On n’a pas besoin de Père Noël, on a besoin d’un gouvernement qui se rende compte qu’en Guyane rien ne va. »
La remarque vise juste.
Car Maripasoula, après le passage du président, aura peut-être un nouvel établissement scolaire et une installation de santé, ce qui est la moindre des choses, mais ne sera toujours pas relié au reste de la Guyane par une route digne de ce nom.
Et, pour ce qui concerne la Guyane dans son ensemble, si quelques intermédiaires sauront glisser dans leurs poches une part significative de la manne métropolitaine, aucun des problèmes structurels du territoire ne sera réglé.
Nos territoires dits d’outre-mer sont assurément victimes d’une lourde fatalité qui fait que l’on ne s’intéresse vraiment à eux que lorsqu’ils sont en proie à un déchaînement des éléments, qu’ils soient humains ou naturels.
Ce fut le cas avec les manifestations en Guyane et, plus récemment, avec le cyclone Irma qui s’est abattu sur Saint-Martin et Saint-Barthélemy.
Sans que l’on sache encore dans quelles conditions s’effectuera la reconstruction.
Une conception post-coloniale
Pour le reste, la politique de la France à l’égard de ses territoires d’outre-mer est encore étrangement marquée par une conception somme toute assez post-coloniale.
On leur reconnaît quelques avantages ponctuels, qui tiennent à l’apport de certaines ressources naturelles, à des enjeux géostratégiques, etc., en échange desquels ont leur consacre des moyens financiers non négligeables mais qui ont pour effet direct de les maintenir en dépendance à l’égard de la si lointaine métropole.
Cette métropole d’où ils importent une grande partie de leurs besoins quotidiens, ce qui se traduit par un coût de la vie artificiellement et dramatiquement élevé, qui ne fait qu’accentuer les problèmes sociaux déjà criants.
Cette posture a été adoptée par les gouvernements de droite comme par ceux de gauche.
Parce qu’aucun d’entre eux n’a su apprécier à sa juste mesure l’importance que ces douze territoires d’outre-mer  et leurs 1, 2 millions d’habitants représentent pour notre pays, ni leur accorder la capacité de s’appuyer sur des stratégies de développement adaptées à ce qu’elles sont, là où elles sont.
Ce qui fait le jeu de quelques profiteurs locaux, avec la complaisance des fonctionnaires d’Etat, mutés là suffisamment peu de temps et avec une motivation assez limitée pour ne pas être tentés d’envisager l’avenir à long terme de ces territoires.
C’est pourtant grâce à ces territoires que la France bénéficie d’implantations de première importance et c’est aussi grâce à eux qu’elle possède la deuxième façade maritime du monde (juste derrière les Etats-Unis). Ce qui ne l’a toujours pas incité, il est vrai, à concevoir et à mettre en œuvre une politique maritime digne de ce nom.
Des atouts en nombre
Dans le même ordre d’idée on peut constater que ces territoires d’outre-mer sont synonymes de ressources naturelles considérables, de destinations d’exception (et pas seulement pour le tourisme), d’inspirations culturelles magnifiques, d’ouvertures sur le monde, etc.
Encore faudrait-il, pour qu’ils soient mis en valeur, que les populations qui y vivent ne soient plus considérées comme des assistées.
C’est le sens qu’Emmanuel Macron a voulu donner à son discours, prononcé juste avant son départ.
L’actuelle ministre des Outre-mer, Annick Girardin, qui a su être assez transparente pour passer d’un gouvernement Hollande à un gouvernement Macron sans que les Français s’en aperçoivent, a récemment lancé les « Assises des Outre-mer. »
Placées sous l’égide d’un comité de 17 membres, dont on remarque surtout ceux d’entre-eux qui se sont fait un nom dans le petit monde des people hexagonaux, elles encourage les Ultramarins à s’exprimer, via Internet.
Ce qui est très tendance. En énonçant leurs besoins et ce qu’ils considèrent comme des priorités.
Et le site du ministère de citer : « équipements publics, développement économique, emploi, environnement, santé, jeunesse, culture, sécurité. »
Sempiternel inventaire administratif consistant à saucissonner les sujets, de manière à ce que chacun figure bien dans sa case, dans son périmètre administratif, dans sa ligne budgétaire.
Pour faire bonne mesure, il est indiqué que ces Assises « sont aussi l’occasion idéale pour présenter les initiatives citoyennes les plus novatrices. » Elles seront même récompensées à l’occasion d’un concours d’innovations.
En attente d’une stratégie
On voit là que si la pensée administrative s’impose une fois encore, les territoires d’outre-mer sont encore considérés comme une sorte de vague entité sans véritables distinctions.
Comme si l’on était condamnés à prendre les choses à l’envers.
Comme si la France était incapable de dire ce qu’elle attend vraiment de ces territoires et les moyens qu’elle entend mobiliser à cette fin.
Comme si les acteurs et les responsables politiques, économiques, associatifs, etc. de chacun de ses territoires ne pouvaient, forts de cet engagement, s’appuyer sur une analyse lucide de leurs situations, de leurs problèmes et de leurs atouts, afin d’élaborer une véritable stratégie à moyen-long terme, de nature à assurer leur avenir dans leur cadre géographique.
Comme s’il leur était impossible d’avancer leurs atouts, eux-aussi, dans ce siècle de la mondialisation.
Emmanuel Macron parviendra-t-il à renverser cette logique – et le veut-il vraiment ? Ce pourrait être un aspect positif bien qu’inattendu de son quinquennat.
Mais il en est encore loin et il faudrait pour cela qu’il fasse de sérieuses entorses aux contraintes budgétaires dont il a plus sûrement encore fait sa doctrine.
Stéphane Bugat

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