P. Charaudeau: « La polémique freine le débat démocratique »
Interview

P. Charaudeau: « La polémique freine le débat démocratique »

9 février 2018
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Dans Le débat public. Entre controverse et polémique. Enjeu de vérité ou enjeu de pouvoir (Ed. Lambert-Lucas), Patrick Charaudeau, linguiste, analyse notre époque par le prisme du débat. Entre controverses et polémiques à répétition, qu’en est-il de la fonction première du débat, à savoir construire ensemble? Eléments de réponse.

 

Paru en 2017, Le débat public. Entre controverse et polémique. Enjeu de vérité ou enjeu de pouvoir (Ed. Lambert-Lucas) de Patrick Charaudeau est un ouvrage nécessaire. En s’appuyant sur quatre exemples: la controverse entre Gilles Kepel et Olivier Roy, l’affaire Kamel Daoud, le débat sur la race et la déchéance de nationalité, le linguiste décortique les ressorts du débat public en France.

En partant d’un postulat- le débat public comme ressort premier de la démocratie- l’auteur revient sur l’état actuel des échanges. Au moment où les paroles se multiplient, sur les réseaux sociaux notamment, le débat joue t-il encore son rôle au sens athénien, celui de la délibération?

Patrick Charaudeau propose une grille d’analyse inédite avec un constat implacable. Si le débat a des vertus, les polémiques à répétition le disqualifient, le rendant stérile. Au final, les échanges sont devenus des espaces d’invectives où chacun tente d’imposer son point de vue. Quid alors du dialogue sacrifié sur l’autel de la mise en scène médiatique.

N.H-M: Avec Le débat public, vous livrez un texte dense et utile dans une époque où tout un chacun commente l’actualité, publiquement. Pouvez vous revenir sur les termes : polémique, controverse, débat. De quoi parle-t-on exactement ?

 

Patrick Charaudeau

Patrick Charaudeau

P.C: Le débat est une notion très générale. La controverse c’est la rencontre de deux argumentations autour d’un même questionnement.

Parlons du voile, par exemple : est-ce un signe de domination patriarcale ou pas ? Il y a un questionnement, vous avez des pour et des contre.

Dans la controverse, vous avez une question, deux points de vue opposés et surtout le développement d’arguments pour en comprendre les raisons.

La polémique, au sens strict, elle est une manière de détruire l’adversaire de quelques façons que ce soit. On utilise alors l’ironie, les invectives, la moquerie ou alors on met l’autre face à ses contradictions.

Mais, l’on n’est pas centré sur des arguments développés d’un côté et de l’autre. Le fondement de la polémique est de disqualifier l’opposant.

D’ailleurs dans une controverse, vous pouvez avoir des moments polémiques. Dans la controverse entre Gilles Kepel et Olivier Roy, concernant la cause du djihadisme, il y a eu des moments de polémiques.

Mais, ils se sont envoyés quelques pics de personne à personne, l’un reprochant à l’autre de ne pas parler l’arabe, l’autre accusant son adversaire d’être ambitieux et de vouloir se faire connaître…On est là face à des attaques ad nominem et non pas des argumentations.

C’est un problème car la polémique bloque l’argumentation. Or, aujourd’hui on se heurte, dans les médias et ailleurs, à un galvaudage du terme polémique associé à toute forme de débat.

Le débat public, de Patrick Charaudeau (Ed. Lambert Lucas, 2017).

Le débat public, de Patrick Charaudeau (Ed. Lambert Lucas, 2017).

N.H-M: Et le débat public dans tout cela ?

P.C: Le terme de débat je le réserve à un sens très général. Dès que deux personnes, au minimum, parlent l’une en face de l’autre, on est dans le débat. Celui-ci peut prendre l’allure d’une controverse ou celle d’une polémique.

N.H-M: Le débat est un préalable à la démocratie. Mais aujourd’hui à l’ère des polémiques à répétition, la qualité du débat ne déteint-elle pas sur la qualité de notre démocratie ?

J.C: Selon les principes anciens athéniens, toute démocratie fonctionne à partir de la délibérations. Les décisions sont prises après avoir entendu tous les avis. De ce point de vue, le débat est constitutif de la démocratie.

Mais justement, la polémique freine le débat démocratique car elle perturbe l’argumentation. Elle transforme les discussions en attaques des uns et des autres.

Ceci dit, le fait de lancer une polémique peut faire surgir un questionnement. Elle a quand même une vertu. Mais ce n’est pas la polémique qui permet d’aller plus loin. Elle empêche toute discussion, utile à la démocratie.

N.H-M: Est-ce que les réseaux sociaux ont changé la façon de débattre ?

P.C: Les réseaux sociaux  sont un phénomène relativement nouveaux. Mais il y a des plus en plus d’études à ce sujet. C’est vrai que les échanges dans les réseaux sociaux sont de plusieurs natures.

Il y deux niveaux: on lance des idées et des affirmations. circuler des idées et des affirmations, la question est de savoir ce que l’on en fait. Ensuite, dans certains échanges où l’on essaie de donner des points de vue, il faut voir si il s’agit de faire invectiver l’autre, le disqualifier…Dans tout cela, il n’y a pas l’ombre d’un débat.

L’enjeu est de voir si il y a un espace suffisant pour mettre en place une construction argumentative.

Par ailleurs, on commence à voir que l’une des caractéristiques des échanges sur les réseaux sociaux, les gens ne se connaissent pas. Ce sont des discussions d’anonymes à anonymes.

De fait, les gens se lâchent plus facilement. Actuellement, des expériences qui sont menées. On prend des panels, on leur donne un thème à discuter par internet sans dévoiler les identités comme sur les réseaux sociaux.

On voit bien qu’ils ont des échanges musclés, parfois injurieux. On les sollicite à nouveau pour débattre mais face à face, sur le même thème. On constate, alors, que les gens se contrôlent parfaitement. Ils essaient d’expliquer leurs idées. Il n’y a plus d’invectives.

N.H-M: Sur les réseaux sociaux, il y a une injonction à adopter « une posture de clash » avec la mise en scène des polarisations. Scénariser son identité numérique est-il un préalable pour exister dans le débat public ?

P.C: Absolument. C’est tout à fait cela. D’où l’intérêt de manier les réseaux sociaux avec des pincettes. Même si on peut lire de bons arguments, mieux vaut être prudent. Les réseaux sociaux ne sont pas le lieu idéal pour le débat public.

N.H-M: C’est paradoxal puisque l’on aurait pu voir les réseaux sociaux comme la nouvelle agora

P.C: Effectivement, c’est un paradoxe. Par exemple, Twitter est plus un échange d’affirmations qu’un échange d’arguments.

N.H-M: Parleriez-vous d’une spécificité de Twitter, vu comme un espace qui met tout le monde à égalité pour débattre ?

P.C: Oui. En comparaison, Facebook en principe ce sont des gens que l’on connait plus. On y a la famille, les amis. C’est moins anonyme. Twitter est plus extrême. La brièveté des messages, même si l’on peut cumuler les tweets, fait qu’il n’y a pas beaucoup de places pour la discussion.

N.H-M: Dans votre ouvrage, vous proposez une analyse à travers des exemples précis : le débat Kepel-Roy,  Kamel Daoud avec Cologne, la déchéance de nationalité, la question de la race. Quel est le fil rouge dans le choix de ces épisodes ?

P.C: C’est une bonne question. D’abord, j’ai un énorme corpus dont ces quatre controverses. Comme cela coïncidait avec  l’époque des attentats, il y a eu énormément de choses dans les médias. Le cas Gilles Kepel/Olivier Roy était un très bon cas à analyser.

Il y avait un questionnement commun- la cause du radicalisme- et deux points de vue symétriquement opposés avec  deux personnes qui se disaient spécialistes.

Avant cette séquence, il y déjà avait eu un débat sur l’histoire de la race. Nous avions organisé une journée au CNRS à ce sujet. 

Un texte avait été publié. Les auteurs écrivaient qu’il fallait faire collaborer sciences humaines et biologie. Ce travail a été complètement transformé en controverse « polémisée ». 

Puis, il y a le texte de Kamel Daoud sur l’affaire de Cologne (Allemagne). J’avais lu son texte. Et là je tombe sur l’écrit de ce collectif qui s’élève contre Kamel Daoud, je me suis dis voilà que réapparaît dans le débat public cette déformation dû au positionnement idéologique des uns et des autres. On s’est éloigné du questionnement de départ, au profit de la polémique stérile.

Le fait de dominer un débat fait-il de vous un « influenceur » ?

P.C: C’est le cas d’Eric Zemmour qui à la fois dispose d’une influence, une surface médiatique- un peu moins maintenant- et qui vraisemblablement a eu une influence dans le débat social. Ses travaux ont conforté la peur du grand remplacement.

Il a influé sur l’électorat du Front national, sur certains intellectuels même.

Mais en même temps, c’est difficile de mesurer les questions d’influence. Elles peuvent être éphémères, peuvent se retourner, connaître des pics et disparaître. On ne sait pas si l’influence est immédiate ou à long terme. Si elle s’imprègne dans les esprits ou si elle provoque simplement des réactions immédiates.

Dans l’espace public, il y a quand même une influence. Imaginez que la première affaire du voile en 1989 en soit resté là, que l’établissement ait réglé la question en interne. Nous n’aurions pas eu tout ce tintamarre jusqu’au vote d’une loi.

Sur le burkini, qui a été instrumentalisé par les politiques, c’est pareil.  Si la photo n’avait pas circulé, ce ne serait pas devenu un objet de débat public.

Ce à quoi les journalistes répondent- ce que je comprends tout à fait- notre rôle est de rendre compte des événements qui se produisent dans l’espace public. Comme c’est plus ou moins alimenté par les politiques, c’est périlleux.

N.H-M: Souvent, les politiques sont accusés de nourrir les polémiques dans les médias. Finalement, ne pose-t-on pas le problème à l’envers ?

P.C: Oui, tout à fait. Quand on parle d’agenda, ce n’est pas pour rien. Il y a trois agendas finalement. D’abord, on a l’agenda politique à partir des déclarations faites par ses représentants et les corps intermédiaires, les syndicats, les associations.

Ensuite, l’agenda médiatique, ce dont les médias s’emparent pour leurs Unes et pour établir une hiérarchisation. Enfin, il y a l’agenda événementiel qui est, souvent, imprévisible.

Ces trois agendas se mélangent en permanence mais le politique et les médias sont dans une interdépendance constante, l’un alimentant l’autre et vice versa. Il y a un jeu constant entre les deux. A ceci près, les politiques, c’est toujours un calcul.

Par exemple, sur l’admission des bacheliers à l’université, à ce jour, il n’y a aucun texte définitivement.

Mais on laisse filtrer des choses pour voir si cela va provoquer des remous, en sachant que les médias vont reprendre. Il y a un côté tactique, de manipulation de l’agenda. Le monde médiatique en est dépendant.

Certains médias font du travail d’investigations et ce sont eux, alors, qui provoquent l’événement.

N.H-M: Débats, polémiques, controverses, réseaux sociaux. Dans cette époque où les paroles abondent, comment redonne t-on ses lettres de noblesse au débat ?

P.C: C’est une bonne question à laquelle je n’ai pas la réponse. Mais, je peux rappeler que nous sommes tous dans des rapports de responsabilité. En tant que citoyens, nous devons, au lieu de rester dans des invectives et des combats de personnes, essayer de mettre sur le tapis de l’espace public, des points de vue.

Personne n’est détenteur de la vérité mais l’on peut expliquer avec des arguments, au nom de la liberté d’expression. Même si elle a des limites morales que ce soit pour les caricatures du Prophète ou Charlie. Nous devons faire appel à la responsabilité des citoyens.

Propos recueillis par Nadia Henni-Moulaï

 

Photo de Une: BlahBlahBlah, Huile sur velours, 2011

 

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