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Psycho-Radicalisation(s), des identités échouées au bord de la rupture

28 novembre 2018
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Psycho-Radicalisation(s), des identités échouées au bord de la rupture

[#Série d’analyses] 

MeltingBook publie en exclusivité une série de 10 analyses tirées du livre : Abécédaire du jihadisme post-daesh : Analyses Témoignages Perspectives (2018). Un ouvrage collectif sous la direction de Moussa Khedimellah.

La sixième analyse : celle de Edwige Picard, psychologue. Dans son Psycho-Radicalisation(s), il dresse des profils psychologiques des 

I – Deux Profilages (S. et L.) radicalisables

A- Profil S

Agé de 24 ans, est à nouveau en maison d’arrêt depuis quelques mois pour des faits de violences

sous consommation d’alcool et de stupéfiants. Son parcours délinquantiel est jalonné

d’incarcérations à de très multiples reprises pour vols, cambriolages, trafics en tout genre et

surtout, des faits de violences sous l’emprises de produits notamment auprès des forces de

l’ordre, des délits routiers. Il a grandi dans une histoire familiale mortifère à répétition : son

père se suicide dans ces premières années de vie. Par la suite, considéré par ses grands-parents

comme un enfant agité, ils le punissaient régulièrement avec des orties.

>> À LIRE SUR MELTINGBOOK :

Les autres analyses du livre collectif : Abécédaire du jihadisme post-daesh : Analyses Témoignages Perspectives (2018), sous la direction de Moussa Khedimellah 

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Quelques années plus tard, il découvre son oncle décédé dans les mêmes conditions que son père et en

parallèle sa mère s’installe avec un homme qui le maltraite physiquement. Après plusieurs mesures

éducatives, un suivi en pédopsychiatrie aboutit à une hospitalisation sous la décision de sa mère

dont il conserve un souvenir traumatique et entraîne un rejet en bloc du soin. Placé en centre

éducatif fermé, il fugue régulièrement et demande parfois à sa mère de venir le chercher malgré

les interdictions. Plus récemment, son frère meurt dans un accident de voiture commun. Il s’en

attribue la responsabilité. Ses relations conjugales baignent dans la violence, ce qui motive la

séparation avec la mère de son fils. Ce dernier décède lors d’un week-end de garde, d’une mort

subite du nourrisson. En pleine période de défonce, malgré une autopsie l’innocentant, il s’en

attribue la responsabilité.

Sortir du cercle

Ce parcours pourrait se réduire à une succession d’épisodes mortifère, dans une spirale de

destruction qui validerait un destin inéluctablement lié à la souffrance. Cependant, au cours de

ces années d’errances et de galères, S tente à de multiples reprises de briser ce cercle vicieux

de la répétition. D’abord réfractaire à tout accompagnement, il alimente des peurs auprès de

travailleurs sociaux à travers des relations d’intimidations, des menaces verbales et physiques.

Une obligation de soin le renvoie devant un « énième psy ». Un cadre de soin très stricte lui est

proposé. Ses stratégies de manipulation par tentatives de séduction et de complicité sont

abandonnées pour une relation un peu plus authentique. Il accepte finalement des rendez-vous

du psychiatre, construit un projet de réinsertion sans le mettre en échec. Plusieurs périodes de

grosses diminutions de consommation sont observées et une prise de traitement neuroleptique, 

accepté. Il prend conscience que sa relation à sa mère, sa seule famille est également toxique.

Il envisage un projet professionnel dans une autre région, dans un secteur qui l’intéresse. En

effet, il a travaillé dans la même entreprise que son père. Le patron lui parlait de lui, soutenait

sa démarche. L’activité physique et répétitive canalisait l’impulsivité et lui procurait beaucoup

de plaisir et de valorisation.

Suicide, haine et kalachnikov

Après le décès de son fils, les conduites parasuicidaires manifestes s’enchaînent le ramenant

très rapidement en prison, comme un fait exprès ! L’incarcération devient un cadre protecteur,

contenant les angoisses et la souffrance paroxystique. Après les périodes de ruptures avec les

intervenants médico-sociaux, il s’affilie davantage et accepte des neuroleptiques qui l’apaisent.

Il tente à nouveau de s’éloigner. Mais à l’extérieur, rien ne tient. il recherche un cadre qui le

tient, contre lequel il peut se décharger sans pour autant être maltraité. L’incarcération et la

justice ont toujours jouer ce rôle « d’arrêt. » Ses relations à la justice sont anciennes et

empreintes de ce que Lacan nomme l’hainamoration, d’où ces propos inquiétants en pleine

médiatisation d’une affaire similaire « J’ai la haine madame ! j’ai la haine ! je « s’rai » pas en

prison, j’achèterais une kalachnikov et j’irai au tribunal… »

B – Profil L versus au féminin

Le trop plein et tentative de couple

L se présente en rendez-vous en pleurs. Après un premier entretien, elle décide de revenir en

consultation afin d’exposer plus en détails ses difficultés afin qu’elle puisse élaborer sa

demande. Dans un premier temps, elle centre ses propos sur des conflits conjugaux. Elle décrit

un quotidien surchargé, se plaint de l’accumulation entre le travail, les charges domestiques et

l’éducation de leur fils âgé de quatre ans. Elle dit avoir le sentiment de « courir partout » et

présente un syndrome d’épuisement. En couple depuis cinq ans avec le père de son enfant. Il

ne travaille pas et selon elle ne l’aide pas dans le quotidien. Ils vivent loin de tout avec un seul

véhicule, des problèmes financiers importants s’accumulent depuis plusieurs années. L a

rencontré son conjoint dans la rue, c’est lui qui l’a abordé et n’explique pas vraiment ce qu’il

lui a plu chez lui mais des origines africaines les rapprochent. Quelques mois après le début de

leur relation, elle tombe enceinte, refuse d’avorter malgré la pression de son conjoint. Il lui dit

ne pas souhaiter de vie de famille compte tenu de son mode de vie délinquantiel. Le couple se

sépare puis se retrouve sans davantage en expliquer le contexte.

Parents lointains, récidive proche

Madame décrit à cette période des tensions avec sa famille d’origine, notamment son père qui

n’accepte pas son choix de vie, l’abandon d’une insertion dans son domaine d’étude. Les mois

qui suivent sont instables sur le plan affectif. Elle tombe à nouveau enceinte et avorte à la

demande de son compagnon. Elle découvre que son conjoint entretient une relation parallèle

avec une autre femme. L est même amenée à se battre avec cette seconde compagne à plusieurs

reprises, suscitant l’intervention des forces de l’ordre. Elle aurait également subi, une agression

à caractère raciste. Si L consomme désormais de temps à autre du cannabis, son compagnon en

consomme tous les jours depuis très longtemps. Il a également participé à des trafics de

cannabis, d’héroïne, des actes de recels en tout genre.

Éloge de la fuite

Ce métier de trafiquant a mis la famille plusieurs fois en danger qui a donc souvent déménagé.

Dénoncés par leur entourage, retrouvés et menacés, ils ont cherché à se protéger : ils fuient leur

environnement, brisent leurs habitudes et s’installent loin de tout et de tout le monde. Une garde

à vue pour I.L.S. de trois jours pour son compagnon et vingt-quatre heure pour elle participe

peut-être à ce changement de vie ? Il a d’ores et déjà remboursé une partie de ses dettes illégales

mais continue de tenir des propos pessimistes concernant un avenir serein. Il ne souhaite plus

attendre une issue stable avant d’agrandir la famille, un projet d’enfant est envisagé, cette fois

par le couple. L retrouve des liens avec sa famille d’origine et son conjoint les investit

davantage. Il parle la même langue d’origine que le père de L mais ne l’utilise jamais. En

revanche, il se positionne de la même manière que lui en ne la transmettant pas à son fils,

prétextant qu’il a le temps. En effet, L déplore de ne jamais l’avoir apprise pour les mêmes

motifs et cette partie de leur culture ne bénéficie pas à leur fils. Elle a fini par grandir sans cette

racine, elle qui pourtant est si fière de pouvoir dire qu’elle a la seule à donner à son père un

petit fils africain. En revanche, pour son compagnon, ses origines ne l’enracinent pas : son père

demeure une énigme, sa mère le confie à une tante dès sa naissance qui l’élève de façon

autoritaire et maltraitante dans la religion chrétienne. Sans attache, sans ressource, il entretient

peu de relation avec les siens.

Conversion : Nouvel ancrage salvateur ou potentiel de violence ?

Bien plus, tard, il choisit de se convertir à l’islam, sans motivation apparente. Une conversion

de surface dans un premier temps, seul le porc est banni de l’alimentation contrairement à

l’alcool toujours présent et les prières, absentes. Plus récemment, il prie davantage, il incite L

à se convertir et enseigne les principes de l’islam à leur fils, lui interdisant également le porc.

Si sa compagne ne se convertit pas, elle approuve et soutient la démarche comme tout ce qu’il

entreprend d’ailleurs. Elle dit percevoir son isolement, son errance et cherche à l’arrimer à tout

prix sans jamais poser de limite, ni s’interroger sur sa propre vulnérabilité ou la dangerosité de

ses choix de vie. Cette posture de sauvetage justifie sa propre dépendance.

II- Jalons d’analyse du « fait radical » par le professionnel

A- Ethique et lien humain bienveillant

Ces vignettes illustrent les difficultés rencontrées dans l’évaluation d’un éventuel processus dit

de « radicalisation ». Beaucoup de questions éthiques y sont associées. En tant qu’intervenant,

prendre une décision de signalement cherche à s’appuyer sur une série d’éléments tangibles.

Or, la frontière demeure ténue entre l’individu fragile qui s’inscrit dans un parcours chaotique

et celui qui s’engage de façon irrémédiable et déterminée vers la mort. S’ajoutent à cela

désormais les consignes pour taire tout signe extérieur de radicalisation. Ces conversions

silencieuses demandent davantage de temps pour accéder à l’intime des individus et espérer un

repérage significatif suffisamment précoce. Si le processus de radicalisation demande plus ou

moins de temps celui nécessaire aux intervenants médico-sociaux pour s’affilier s’inscrit

d’emblée dans un rythme lent.

Cette relation avec ces professionnels rompt l’isolement des individus et le regard négatif qu’ils

portent sur la société. Comment savoir si le carrefour auquel ils se trouvent va les amener à

bifurquer dans une voie sans issue ou au contraire, choisir un chemin moins destructeur ? La

confiance nécessaire pour mettre en place l’accompagnement et leur permettre de choisir la

liberté est-elle compatible avec une évaluation ? Comment mettre une veille en place sans

glisser vers le jugement de valeurs hâtif et le risque de stigmatisation ? Ces rencontres avec les

professionnels sont l’opportunité de tisser un lien humain bienveillant, souvent manquant. Elles

engagent une responsabilité importante chez les intervenants qui tentent de les aider mais qui

se doivent aussi de continuer à évaluer le potentiel de dangerosité pour les autres et pour eux-mêmes.

Cet accompagnement peut être un moteur pour éviter un éventuel processus de

radicalisation ou réaliser un repérage précoce d’une situation qui s’enliserait. De leur côté, tous

les individus attendent quelque chose de ces rendez-vous puisqu’ils sont acteurs dans une

démarche volontaire et libre. Au regard de leur récent passé, Le couple a développé une grande

méfiance, tout comme S avec les soignants. Ces réticences s’estompent au fur et à mesure des

rencontres mais un sentiment d’intrusion associé à de trop nombreuses questions pourrait

rompre tout aide d’autant que rien ne dit que les démarches pour retrouver une vie stable en

cours ne soient pas fondées. Comment maintenir les liens sans risquer d’instaurer une forme de

méfiance et donc de distance ? Dans la situation de L, son compagnon tente-t-il une réinsertion

avérée suite à ses démêlés judiciaires ou cherche-t-il à manipuler son entourage de manière

temporaire afin de se faire oublier du « milieu » et de la justice ? L’attachement qu’elle lui

propose peut-il lui fournir une place et une valeur existentielle suffisante ?

B- Secret professionnel, le religieux comme ressource et potentiel de passage à l’acte

Dans les deux situations, la violence depuis l’enfance et les carences affectives, la trahison des

adultes, les consommations, le pessimisme quant à leur avenir peuvent amener à investir un

islam radical sans pour autant en être une causalité directe. Dans les deux cas, la quête d’une

figure paternelle, de repères structurants sont interrogés et peuvent trouver alors une issue

notamment dans le religieux. Pour autant, nombre sont ceux qui investissent cette solution sans

pour autant se diriger vers l’extrémisme et ce, quelle que soit la religion. De même, un discours

clair d’expression de la haine vis-à-vis d’un système peut signifier les prémices d’un passage à

l’acte hétéroagressif mais cette verbalisation auprès du professionnel révèle également un lien

d’attachement ainsi qu’une demande implicite pour limiter ce registre pulsionnel.

Parler de l’impulsivité favorise sa diminution ainsi que la mise en place de solutions mais est-

ce suffisant ? La recherche de limites par S, cette attaque de l’autre en miroir de lui-même, peut

trouver l’extrémisme religieux comme prétexte pour s’exprimer. La violence deviendrait

légitimement déversée, peut-être même utilitaire et valorisée si elle s’ancrait sur les principes

héroïques de vengeance sociale par exemple et le fanatisme servirait de support délirant

alimenté par les actualités médiatiques. Néanmoins, à ce stade du suivi, aucun élément de cet

ordre n’apparaît chez lui.

Quel motif légal justifierait de briser le secret professionnel ? Au-delà de l’intuition, sur quels

éléments l’intervenant fonde-t-il son signalement ? Comment intervenir sans briser la relation

thérapeutique, sans réitérer le sentiment d’abandon ou de trahison déjà vécu qui romprait le lien

de confiance et annihilerait tout possibilité de la prise en charge ainsi que de la poursuite de

l’évaluation et de la prévention d’un éventuel passage à l’acte ? L’investissement religieux du

conjoint de L ainsi que sa récente évolution sans raison apparente, l’importance accordée dans

l’éducation de leur fils au contraire des origines africaines, l’isolement familial et social passé

de monsieur, son parcours violent et délinquantiel doivent interpeller le professionnel.

Cependant, sans échange directe auprès lui, ces seuls éléments suffisent-il pour affirmer qu’un

processus de radicalisation s’enclenche ? Il s’agit d’accompagner L dans sa demande sans

négliger l’ensemble des éléments à questionner. Si l’intervenant n’est pas là pour se substituer

aux autres investigations, il ne peut faire l’économie de cette mission citoyenne.

L est celle qui ouvre le système familial sur l’extérieur de façon authentique et donne accès à

l’intime. Elle favorise le lien social mais sera-t-elle en mesure d’interpeller les professionnels

si la situation continue d’évoluer ? Elle n’a pas su se protéger ainsi que son fils de violences

passées et n’en a pas conscience. L a développé un lien de dépendance, voire d’emprise

concernant son compagnon, elle met tout en place pour le protéger sans aucune distance

critique. Comment favoriser l’aide d’interlocuteur extérieur ? Comment les professionnels

peuvent-ils susciter chez elle une distance protectrice dans un processus de différenciation ?

Les problèmes financiers semblent un tremplin possible pour faire venir le couple dans une

institution sociale. Elle l’incite également à débuter des démarches de soins par rapport au

cannabis, sans succès pour le moment. Cette situation nécessite-t-elle un signalement et de

façon plus générale, à quel moment considérer que la situation en relève ? Les échanges entre

les professionnels aident à prendre du recul, à co-évaluer la situation à partir des éléments

recueillis. A partir de quels éléments et sur quoi signale-t-on ? L’absence de formation créée

des peurs et alimentent des fantasmes de dangerosité susceptibles d’empêcher l’intervention

médico-sociale.

C- Risques liés au signalement et Complémentarité des approches

Sans connaissance spécifique, le flou des frontières institutionnelles (judiciaires, sociales,

médicales…) et de la délimitation des interventions de chacun, insécurisent les intervenants qui

s’interrogent de nouveaux quand la décision est prise de signaler : à qui ? Comment faire ? Pour

quoi faire ? Quelles conséquences pour les individus ? les professionnels ? pour la relation

d’accompagnement ? Des représailles sont-elles à craindre ? Comment l’intervenant peut-il

s’appuyer sur une équipe si cette dernière se sent elle-même insécurisée ? A cela s’ajoute le

sentiment d’impuissance lié à la méconnaissance et la complexité des interventions sans

garantie d’utilité et d’efficacité.

Le décloisonnement des pratiques professionnelles, la rencontre des cultures sociales,

éducatives et médicales favorisent les échanges et la partage d’informations, au-delà d’un

partenariat institutionnel. La formation au repérage ainsi qu’aux axes d’interventions possibles

fournirait des repères objectifs à partir d’une culture commune. Face aux ruptures de liens

sociaux dans une société individualiste, le défi des acteurs est de travailler ensemble.

Les spécialistes de l’attachement ont démontré que l’homme n’est pas fait pour vivre seul. Au

cours de notre existence, les relations aux autres se modulent dans d’incessants aller/retour, au

cours desquels se succèdent des périodes d’attachement mais aussi de séparation, voire de

rupture. L’expérience de la séparation sera d’autant plus supportable lorsque tout comme

l’attachement, elle est soutenue plus jeune par les adultes et participe de façon fondamentale à

la construction identitaire : « Je me reconnais dans le regard de l’autre qui s’intéresse à moi,

il me fait exister et m’accorde de la valeur, je peux ensuite me différencier de l’autre et me

donner de la valeur ». Il est donc indispensable de se lier à l’autre mais aussi de pouvoir s’en

distancier grâce à des limites dans l’éducation, l’enfant peut intérioriser les interdits qui

favorisent la différenciation et pose les bases de l’autonomie. Quand la parentalité manque ou

défaille, les institutions prennent le relais. Cependant, la société actuelle valorise l’individu au

détriment du collectif et les frontières institutionnelles s’estompent entre espace public/privé,

permis/interdit, institution/individu. Les individus qui n’ont pas intériorisé ces limites cherchent

alors des repères et plutôt que de rencontrer la liberté, grâce à un cadre qui serait clairement

défini, ils se confrontent au vide et à l’angoisse d’abandon, de morcellement, de persécution.

Ils cherchent à combler le manque et réinterrogent la distance dans la relation à l’autre. La

clinique de l’adolescence montre que de la revendication d’indépendance, l’individu parvient à

l’autonomie. Or, l’autonomie consiste à définir ses propres règles, auto signifie : « soi-même »,

« nomie » : les règles. Le Littré précise que celui qui est autonome se « fait sa règle à soi-

même », « jouit de ses propres lois ». Ce processus de construction psychique par lequel

l’homme deviendrait adulte n’a de sens que si notre société lui propose un cadre au sein duquel

chacun peut ensuite définir ses relations aux autres de façon autonome puisque tous ont les

mêmes règles de base du jeu relationnel. Devenu autonome chacun peut alors poser ses limites

et affirmer ses choix car jusqu’à présent, les institutions fournissaient des repères collectifs au

sein desquels s’opérait une navigation en toute liberté. La dissolution des systèmes ainsi que la

revendication de la liberté individuelle obligent à redéfinir les limites avec l’autre de façon

permanente, à réinterroger le lien social et du même coup nous amène à réinterroger

l’autonomie. En effet, comment définir ses propres règles dans les relations aux autres, si plus

aucune règle commune ne fournit de repère de sorte que les individus n’ont plus de limite dans

les relations ?

Les individus se trouvent désormais en prise directe les uns avec les autres, favorisant ainsi la

dépendance et la codépendance. Le comportement addictif, considéré comme une pathologie

du lien, par exemple sert de bouée existentielle, mais parfois c’est l’autre qui tient cette place.

Reste à savoir qui s’accroche à qui ? L’autonomie n’a de sens que lorsqu’elle s’exprime dans

un cadre régulé extérieurement. Le flou actuel des frontières oblige chacun à redéfinir ses

propres frontières afin de ne pas être envahi ou dévoré par l’autre et vice versa. Cela suppose

une intériorisation des limites et des règles transmises par les adultes depuis l’enfance. Ce

travail d’intériorisation des frontières de la relation serait d’autant plus déterminant que les

repères institutionnels s’estompent. Dans le cas contraire, l’individu cherche des repères sur

lesquels il peut s’appuyer, se valoriser, exister plutôt que d’être nié. La radicalisation serait-elle

une réponse de ce point de vue pour (re)construire une espace mythique où la valorisation de

soi est retrouvée ? Une place primordiale serait donc accordée à la transmission par les

générations antérieures et une responsabilité collective dans les réponses à apporter au

phénomène. Les individus isolés socialement, sans relais tels que le sociologue Serge Paugam

a pu les décrire favoriseraient des relations de dépendances, voire de pouvoir entre les individus.

D- Conclusion provisoire

Pour les intervenants médico sociaux et éducatifs confrontés au fait radical latent, afférent ou

naissant, il s’agit donc d’abord de s’engager humainement dans les relations, il s’agit en fait

c’est un pari qui consiste à réussir à tisser un lien authentique et de confiance mise à mal pour

des identités échouées au bord de la rupture. L’intervenant tente de restaurer ce lien dans une

inquiétude humaine et bienveillante qui tentera d’arrêter la spirale mortifère, nihiliste et

potentiellement génératrice de passage à l’acte violent. Il s’agit ainsi de donner de la valeur à

l’individu à travers la relation, lui permettre d’exister, d’être reconnu socialement et répondre

à cette demande de lien, à cette quête de repères, de retrouver le sentiment d’appartenance à

une communauté humaine, devenir sujet et acteur de sa vie. Un défi dans notre société

contemporaine pour maintenir et favoriser le « vivre ensemble » est à construire mais clairement

mis à mal.

Par Edwige Picard

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