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Salwa Toko: « WI-Filles, c’est être une Geek et une fille tout simplement »

Le numérique représentera 900.000 emplois en Europe d’ici 2020. Salwa Toko, cheffe de projet au club d’entreprises FACE Seine-Saint-Denis, a bien saisi l’enjeu.

Elle a lancé Wi-Filles en 2013, un programme pour faire coder les filles. Succès. La troisième promotion vient d’être lancée. ENTRETIEN.

N.H-M : Avec la fondation Face, tu as lancé le projet WI-FIlles. De quoi s’agit-il?

Salwa Toko : C’est au sein du club d’entreprises FACE Seine-Saint-Denis – membre de la Fondation FACE (Fondation Agir Contre l’Exclusion) – où je suis Cheffe de Projet que j’ai fondé WI-Filles.

WI-FIlles est un programme totalement novateur dont le but est de combler l’écart entre les sexes dans les métiers techniques de l’informatique.

WI-FIlles combine une pédagogie unique de haute qualité qui forme aux concepts de programmation informatique, développement web, et de la robotique avec des rencontres de collaboratrices et collaborateurs des sociétés de technologie informatique partenaires du programme.

Elles ressortent Ambassadrices WI-FIlles et l’informatique n’a quasiment plus de secret pour elles !

Côté emploi, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à obtenir leur baccalauréat, elles représentent à peine 10% des diplômés en programmation informatique.

N.H-M : Est ce qu’il a été difficile de convaincre la fondation et les partenaires?

S.T : Il y a environ 3 ans j’ai été invitée à participer à la remise des prix des 24 h des IUT informatiques.

En arrivant dans le lieu qui abritait les équipes d’étudiants du concours, j’ai été frappée par la faible proportion de filles devant les écrans. La très grande majorité des équipes étaient exclusivement masculine.

J’ai interpellé les organisateurs et directeurs d’IUT présents et tous m’ont avoué que force leur est de constater qu’ils avaient beaucoup de mal à attirer des filles dans l’univers technique de l’informatique. La proportion est généralement de 10% de filles par promotion.

J’y ai vu un challenge à relever, surtout un équilibre à restaurer dans un des secteurs d’activité les plus prometteurs de nos jours et les années à venir.

N.H-M : Le programme est exclusivement ouvert aux filles du 9-3 ?

S.T : Nous n’effectuons aucune sélection des participantes. Nous nous assurons juste de leur disponibilité et de la curiosité pour suivre le parcours de formation intensif.

Il s’agit de découvrir un univers technique passionnant et plein de perspectives pour leur avenir professionnel ou personnel. Nous nous focalisons sur les élèves des classes de 3ème et de seconde, des classes de décision en matière d’orientation.

En leur ouvrant les yeux sur l’informatique, nous faisons prendre conscience aux filles – à cette période cruciale de leur parcours scolaire – qu’aucune voie ne leur est fermée et encore moins celle de l’informatique.

WI-FIlles est effectivement né sur le territoire de la Seine-Saint-Denis, mais notre ambition est de pouvoir créer des promotions sur toute la France pour permettre à un maximum de filles d’en bénéficier.

N.H-M : Le numérique n’est pas très ouvert aux femmes. Comment vous l’expliquez?

S.T : Jusqu’au début des années 80, les femmes étaient plutôt bien représentées dans le milieu informatique. Mais au milieu 80, on voit une chute du nombre de femmes.

Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène, l’arrivée des ordinateurs personnels dans les foyers que l’on a plutôt confié aux garçons, à cela il faut associer les stéréotypes et les préjugés que nous véhiculons dès notre plus jeune âge sur les métiers.

Traditionnellement les femmes sont orientées vers les métiers de la santé, de la petite enfance, du droit etc… laissant aux hommes la place dans les métiers plus techniques, de la mécanique à l’informatique.

N.H-M : Du côté des filles concernées, quel type de profils a participé aux deux premières promotions ?

S.T : Elles ont toutes des profils très différents et nous essayons d’être attentifs à cette diversité à la fois sociale et culturelle. Certaines sont des geeks qui ont envie de se professionnaliser en quelque sorte.

Elles découvrent un espace où on les pousse à apprendre et maîtriser toujours plus.

D’autres sont curieuses, intriguées de découvrir ce qui se cachent derrière les différentes applications qu’elles utilisent au quotidien et se découvrent passionnées et douées pour la programmation.

D’autres ont eu envie de mieux maitriser un outil et de pouvoir venir en aide au sein de leur famille dans l’utilisation de l’ordinateur familial.

N.H-M : Le recrutement n’a pas été simple…

S.T : Non il n’a pas été facile de recruter les premières promotions. WI-FIlles est un parcours d’apprentissage ambitieux qui vient se greffer sur leur scolarité.

Je rappelle que tous les ateliers que nous leur proposons ont lieu hors temps scolaire, pendant les vacances et parfois même les week-ends !

C’est un investissement énorme ! Il a fallu rassurer sur le fait que participer à WI-FIlles n’entrerait pas en conflit avec leur scolarité bien au contraire.

N.H-M : Justement, qu’est ce qui les pousse à rejoindre WI-FIlles?

S.T : La curiosité tout d’abord et l’envie d’apprendre quelque chose de nouveau qui peut en plus être utile au quotidien !

N.H-M : Ce projet est même mieux que les conseillers d’orientation classiques. En quoi a-t-il influé sur leur parcours d’orientation?

S.T : Fort heureusement toutes n’optent pas forcément pour un métier dans l’informatique ! Certaines ont pris conscience que l’informatique était un atout quel que soit le métier qu’elles exerceront plus tard. Et c’est déjà un gros pari de gagner.

Pour l’instant, une seule des WI-FIlles a radicalement changé sa voie de formation. Après son bac STMG, Kaouthar s’est inscrite en DUT informatique dans un IUT.

Les autres y pensent mais on en reparlera dans quelques mois elles sont encore pour la plupart en première ou en seconde.

N.H-M : Côté confiance en soi, Wi-Filles fait des miracles…

S.T : C’est l’un des autres effets positifs. Le regard que portent les parents sur leurs filles.

Le fait de les voir épanouies d’apprendre, plus sereinement, tout cela permet aux parents de mieux les accompagner dans leur choix de formations supérieures sur les ouvertures du champ des possibles qu’offre l’informatique.

N.H-M : Le secteur du numérique semble fermé aux minorités. Il porte un potentiel de 900 000 emplois en Europe. Comment optimiser ce potentiel ?

S.T : Difficile d’obtenir des données si l’on traite la question sous l’angle des minorités.

En revanche, s’il on veut parler des jeunes non diplômés,  il existe aujourd’hui des initiatives de formations courtes et certifiantes, dans le domaine du numérique et de l’informatique.

Elles leur permettent de s’insérer dans un secteur d’activité en pleine expansion.

N.H-M : WI-FIlles a été lauréat de La France s’engage, initiative du gouvernement. Est-ce qu’il est prévu de démultiplier Wi-Filles en régions ?

S.T : Oui ! Et comment nous allons ouvrir des promotions WI-FIlles dans toute la France ! Mais cela va prendre un peu de temps, le temps de sceller les différents partenariats nécessaires à la mise en place des promotions (entreprises partenaires, lieux d’accueil etc…) et surtout former les futurs profs WI-FIlles qui accompagneront les futures participantes.

Les pouvoirs publics, via le process La France S’engage, nous accompagnent dans nos démarches et nous aident à mettre en place la stratégie optimum pour démultiplier le plus efficacement possible !

N.H-M : Comment elles peuvent révolutionner le numérique ?

S.T : Le numérique a envahi notre quotidien tant professionnel que privé. Personne n’échappe à la révolution numérique.

Du coup, ce serait dommage de se priver de 50% des talents, il est de notre devoir de faire en sorte que les filles ne soient pas privées des opportunités qu’offre le numérique !

N.H-M

Également dans Le Courrier de l’Atlas, septembre 2016

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