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17 octobre 1961 : entre occultation, mémoire et transmission

Comment rendre compte de la mémoire? Les guerres et les massacres ont jalonné l’Histoire. A l’ombre de ces récits factuels et reconstruits, la mémoire, c’est-à-dire la perception et le vécu de ce passé, peine parfois à se faire entendre.

Sarah Adel, responsable associative, nous propose un cycle autour de cette question, souvent sujette à polémique. Aujourd’hui, le 17 octobre 1961 et en filigrane, la guerre d’Algérie.

« J’ai 79 ans et jamais je n’ai manqué une commémoration du 17 octobre 1961, même lorsque je me trouvais en Algérie à cette période, je prenais un billet direction Paris spécialement pour cette occasion. » 

Smaïl, aujourd’hui retraité et ancien combattant aux côtés du FLN (Front de Libération Nationale), a, cette fois encore, répondu à l’appel de collectifs pour la mémoire pour se rassembler à Saint-Michel à l’occasion du cinquante-cinquième anniversaire de cet événement.

pont-saint-michelCommémoration du 17 octobre 1961 sur le pont Saint Michel

Cette nuit du 17 octobre 1961, des milliers d’algériens défilèrent dans la capitale à l’instigation de la fédération française du FLN. Entre 100 et 200 personnes n’en sont jamais revenues.

Noyées dans la seine ou abattues par les forces de police, alors dirigées par le préfet Maurice Papon. Alors que la guerre d’Algérie – qui ne disait pas son nom à l’époque – battait son plein, cette répression sanglante fut délibérément occultée par le gouvernement, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Roger Frey, faisant état d’un bilan de six morts et de 136 blessés au Sénat dans les jours qui suivirent.

Quelques décennies plus tard, les travaux de nombreux historiens, dont Jean-Luc Einaudi auteur de l’ouvrage La bataille de Paris, 17 octobre 1961 (Seuil, 1991) et la réouverture puis la publication des archives de police – notamment à l’instigation de David Assouline en 1997 à l’occasion du procès de Maurice Papon[1] – ont permis de prouver la réalité des violences commises.

Il faudra toutefois encore attendre quinze années pour obtenir une reconnaissance officielle par le président de la République (qui s’y était par ailleurs engagé durant sa campagne), via un communiqué on ne peut plus lapidaire.

« Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes[2] ».

Le devoir de mémoire est traditionnellement défini comme la responsabilité morale des Etats de rappeler à leur peuple les souffrances et les injustices subies par certaines populations. Or ce travail ne mémoire ne peut demeurer l’apanage seul des Etats.

L’ensemble de la société, héritière d’une Histoire universelle, peut et doit s’approprier ce travail si elle souhaite œuvrer à la construction d’un avenir commun.

mehdy-bellabasPour Mehdy Belabbas, adjoint au Maire d’Ivry-sur-Seine, présent à Saint-Michel ce soir-là, « s’il faut savoir parler des heures glorieuses de notre Histoire, nous ne devons pas pour autant en oublier les pages plus sombres. Pour digérer le passé colonial et  aller de l’avant, encore faut-il le regarder en face. »

Ces paroles n’ont pas manqué de se traduire en actes. Sabrina Sebaihi, également adjointe au Maire d’Ivry, nous raconte : « Cela fait longtemps que nous travaillons et sensibilisons autour de la mémoire : avec une délégation d’une vingtaine de jeunes, élus et responsables associatifs du Val-de-Marne, nous avions organisé un voyage mémoriel à Sétif à l’occasion des commémorations du 8 mai 1945 [massacres perpétrés par la police, l’armée et des milices de colons ayant causé la mort de plusieurs milliers d’Algériens, note de l’auteure].

Ce voyage a notamment été réalisé en partenariat avec le ministère de la Jeunesse et des Sports algérien qui nous a permis de rencontrer sur place une large variété d’acteurs, politiques, historiens et responsables associatifs. »


Que représente la  guerre d’Algérie pour les jeunes Algériens/INA

«Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre». La célèbre citation attribuée à Churchill constitue, à l’instar de Karl Marx selon lequel « celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre », l’une des innombrables mises en garde nous invitant à réapprendre sans cesse les leçons de l’Histoire.

A l’heure où notre société se trouve gangrénée par la montée des populismes et la peur de l’Autre, agir pour se souvenir, et surtout transmettre, les pages tragiques de notre histoire vers lesquelles ces maux ont pu nous conduire, apparaît comme une nécessité impérieuse.

Sarah Adel

Pour aller plus loin:

Jean-Luc Einaudi, La bataille de Paris, 17 octobre 1961 (Seuil, 1991)

Benjamin Stora, La gangrène et l’oubli : la mémoire de la guerre d’Algérie. La découverte, 1992.

 

Raconter, analyser, avancer.

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