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Éducation nationale : merci pour ce moment


« Je veux redonner espoir aux nouvelles générations ». En janvier 2012, François Hollande, candidat socialiste à l’élection présidentielle, déclarait dans son discours du Bourget faire de l’école l’une des de ses priorités.

Quatre de ses soixante engagements concernaient, ainsi, directement un système scolaire aux abois, mis à mal par le quinquennat de Nicolas Sarkozy.



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François Hollande, discours du Bourget, 2012
photo/L’Express



L’impossible pérennité

Quatre années plus tard, qu’en est-il ? A écouter, certains professeurs ou parents d’élèves, la satisfaction, concernant les réformes achevées, est plus que timorée.

Pire, des incohérences se dégagent de cette politique éducative sans ligne directrice clairement établie.   Le changement de ministre en 2014, après deux ans d’exercice, n’y est certainement pas étranger.

Vincent Peillon, un technocrate philosophe a passé le relais à Najat Vallaud-Belkacem, peu spécialisée de la question mais reine de la communication moderne.

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Vincent Peillon, ancien ministre de l’Education nationale
Photo/Le Point


Entre les deux, l’étoile filante Hamon (d’avril à août 2014) n’a pas eu le temps de marquer son empreinte rue de Grenelle, si ce n’est en aménageant la sulfureuse réforme des rythmes scolaires de son prédécesseur.



Quelle politique pour quels effets ?

Pour bien comprendre, l’impact de la politique éducative de Hollande, apportons une réponse en trois volets : recrutement et formation des professeurs, réforme du collège et de l’enseignement prioritaire, réforme des rythme scolaires pour finir.

Attirance-répulsion


Formation, recrutement des professeurs ainsi qu’attractivité du métier d’enseignant, voilà le premier gros chantier lancé par Vincent Peillon.

Quasiment achevé par Najat Vallaud-Belkacem, c’est certainement le seul dossier où l’effort a été conséquent.

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Najet Vallaud-Belkacem, ministre de l’Education nationale
Photo/Europe 1



Il faut dire que les cinq années calamiteuses sous Sarkozy ont tant fragilisés l’institution que les socialistes ne pouvaient que mieux faire.

En imposant un bac + 5 à tout étudiant souhaitant devenir enseignant (réforme dite de la mastérisation), en les jetant dans le grand bain sans années de stage (donc de préparation au terrain), le pouvoir de droite a détourné un paquet de jeunes diplômés de ce métier pourtant si noble.

Malgré une revalorisation salariale-157 euros net pour les jeunes enseignants débutant avant la réforme-, beaucoup d’étudiants se sont dirigés vers d’autres métiers mieux rémunérés.



Juguler l’hémorragie déclenchée sous Sarkozy

Cette réforme appliquée, en 2010, obligeait les étudiants à passer leur concours lors de la deuxième année du master.

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Photo/Le Point



Une fois reçus au CAPES (second degré) ou CRPE (premier degré), les professeurs débutants ne pouvaient donc être titularisés qu’en étant diplômés de ce master.

L’année de stage avec un tiers temps devant les élèves était donc supprimée pour les lauréats des concours attaquant directement leur carrière à temps complet.

Le jeune stagiaire ne bénéficiant que d’une formation professionnelle prodiguée au cours de l’année.

L’arrêt de ce cursus préparatoire, a ainsi, fait économiser 9.567 postes à l’État, selon un rapport de la Cour des comptes, alors que la réforme était mise en place dans le contexte de non-renouvellement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite.

Au total, plus de 70 000 emplois ont ainsi été supprimés dans l’éducation nationale sous l’ère Sarkozy.

Recrutement en berne

Ces choix budgétaires ont aggravé la crise de recrutement dans le secondaire dans de nombreuses matières, comme les maths. Dans le premier degré, le nombre de candidats a été revu à la baisse.

Etant donné qu’il s’agit de concours, le niveau d’accession a chuté de manière significative notamment dans des académies déjà fragilisées et répulsives pour le premier degré.

Dans le second degré, Sarkozy a fait passer la pilule en multipliant les heures supplémentaires défiscalisées des enseignants acceptant de combler les tous, là où il aurait, en fait, fallu un professeur.

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L’accompagnement éducatif (études ou activités culturelles ou sportives le soir après l’école), généreusement payé a fini d’éteindre les contestations.  Le silence, ça se paie.

Le nombre de professeurs a donc baissé de manière significative alors même que la conjoncture démographique était florissante avec un taux de fécondité en hausse depuis 1999.



Profs low-cost


Résultats, il a fallu recruter des professeurs à la pelle avec de statuts précaires (vacataires, contractuels). Le tout sans formation au préalable.

Avec des rectorats débordés, les chefs d’établissement ont recruté via le Pôle emploi ou encore sur le Bon Coin à la recherche de professeurs diplômés et pas forcément dans la matière d’enseignement…

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Annonce parue dans le Bon Coin


Comme tableau on ne pouvait pas faire plus dramatique.



Formation des enseignants : pari gagné ?

Fraichement nommé à l’Education nationale par Hollande en 2012, Vincent Peillon lance immédiatement, la réforme de l’éducation et de la formation des maîtres. « Refondons l’école de la République » s’appuie sur une vaste concertation menée de juillet à octobre 2012.


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Projet de loi pour « La refondation de l’école »


Le projet aboutit en septembre 2013 à la création des écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE) hébergées dans les universités, une formation à la fois professionnelle et universitaire pour les futurs enseignants de la maternelle à l’université.

Les étudiants préparent le concours en première année de master et en cas de réussite suivent une deuxième année de formation allégée, un master MEEF (métiers de l’enseignement de l’éducation et de la formation).

Un stage en école ou établissement (un poste à mi-temps) constitue le versant professionnalisant.



Professeur ou étudiant ?

Après deux années de fonctionnement Philippe Watrelot, professeur de sciences économiques et sociales en lycée,  en temps partagé à l’Ecole Supérieur de Professorat et de l’éducation (ESPE) de Paris et ancien président du CRAP (cercle de recherche et d’actions pédagogiques-Cahiers Pédagogiques) tirait un premier bilan sur son blog le 24 juin 2015.

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Philippe Watrelot



« Un des avantages de cette nouvelle organisation de la formation est de créer encore plus un esprit “promo”. En effet, beaucoup (d’étudiants) se suivent entre le M1 et le M2 et cela permet de construire une véritable solidarité entre eux et une habitude de mutualisation. 

L’autre élément notable — mais que le formateur est le seul à percevoir— est que les stagiaires semblent moins stressés que ceux qui étaient à leur place il y a deux ans.

Entre un demi-service aujourd’hui et un service complet d’enseignement (avec 3h en moins) la différence est réelle. Même s’il est difficile de combiner la poursuite du M2 et ses obligations avec la préparation des cours comme beaucoup l’ont fait remarquer.

La nouvelle formation n’est donc pas exactement le retour à la situation d’avant 2010 puisque les stagiaires de l’époque n’avaient pas à mener de front le Master et le stage en responsabilité (…)

Lorsqu’on est en master MEEF, on suit des cours à la fac et en même temps des séances de formation et des stages.

Les étudiants courent donc sans cesse d’un coin de Paris à un autre. Le matin à l’université, l’après-midi à l’ex-IUFM sur un site ou un autre.

Il n’y a pas d’unité de lieu et il est donc difficile dans ces conditions de voir aussi une unité de formation. Contrairement à l’IUFM, l’ESPÉ est un lieu virtuel (… ).

Enfin, pour faire écho à ce que je disais plus haut sur la notation, les stagiaires disent souvent en bilan leur difficulté à naviguer entre le statut d’adulte responsable qu’est celui de professeur stagiaire et le statut d’“étudiant” avec des notes et des contraintes qui sont vécues et ressenties comme “infantilisantes”.

Ce décalage n’est pas nouveau, on le retrouvait déjà dans les IUFM, mais il est renforcé, me semble-t-il, par la mastérisation et la notation. »



60 000 postes créés sous Hollande, mythe ou réalité ?


La réforme de la formation effectuée, Najat Vallaud-Belkacem a  poursuivi  la campagne de recrutement des enseignants entamée par Vincent Peillon.

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Campagne de recrutement de professeurs



Jouer sur les mots…et les chiffres

L’engagement 36 de François Hollande annonçant le chiffre ambitieux de 60 000 postes supplémentaires.

« A ceux qui doutaient qu’on y arriverait, et bien ça y est, c’est fait ! » a annoncé fièrement la ministre le 28 septembre dernier.

Avec 12 800 postes créés pour 2017 qui s’ajoutent aux 47 200 emplois déjà créés, l’objectif semble atteint, sur le papier.

En réalité, la ministre prend en compte cette année, 2150 postes d’assistants d’éducation jamais comptabilisés jusqu’ici.

Elle oublie également de signaler qu’une bonne part des nouveaux postes créés sont affectés à des professeurs stagiaires qui n’enseignent pas à plein temps contrairement à ceux qu’ils remplacent.

Enfin, elle estime que le remplacement d’un départ en retraite est une création de poste.



Alors, y a-t-il suffisamment de professeurs dans notre pays ?

Concernant les enseignants, une partie de ces emplois étant destinés à financer la formation, les 45 000 emplois d’enseignants prévus sur le quinquennat se transforment en seulement 33 600 postes supplémentaires à implanter sur le terrain.

Sur le terrain justement, cette création de postes d’enseignants couvre à peine l’évolution démographique de notre population.

On compte 260 000 élèves supplémentaires entre 2007 et 2016. Avec le fameux papy-boom, les départs en retraite sont massifs.

En 2013, 19 600 fonctionnaires de l’éducation nationale sont partis en retraite. Les besoins en professeurs remplaçants mais aussi les attentes structurelles ne sont ainsi pas entièrement couverts.

Les enseignants reprochent donc à la ministre actuelle de se contenter de colmater les brèches créées par la politique désastreuse de ses prédécesseurs de droite (les ministres Darcos puis Châtel) sans mener pour autant une politique ambitieuse en matière de recrutement. Deux exemples peuvent illustrer cela.



41 % des classes de lycée comptabilisent entre 35 et 39 élèves en 2015

Dans les lycées, la part des classes du public comptant de 35 à 39 élèves est passée de 25% à 41% entre 2012 et 2015.

La moyenne du nombre d’élèves par classe passant de 28,3 à 30.

Il faut ajouter qu’un nombre important des postes créés n’ont pas été implantés dans les académies du fait de la crise du recrutement particulièrement vive dans certaines disciplines (43% des postes au concours non pourvus en allemand, 54% en lettres classiques, 26,5% en maths par exemple en 2016).

De ce fait, près du quart des emplois supplémentaires prévus entre 2013 et 2015 n’a pas été pourvu.



Un fonctionnement à flux tendu source de précarité

Le second exemple est celui de la Seine-Saint-Denis dans le primaire.

Dans l’académie de Créteil, sur les 650 postes de professeurs des écoles créés, 500 ont été affectés à ce département qui bénéficie en plus d’un concours spécial pour la deuxième année consécutive avec 500 places à la clé.

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Malgré cette aide accrue allouée à un département en souffrance, le journal Le Parisien titrait un constat alarmant, le 18 février dernier.

Chaque jour, 400 classes sont sans professeur, source de mécontentement légitime pour les familles se sentant abandonnés par l’Etat.

Rappelons aussi que ce concours spécial 93 créé en 2015 s’adresse à tous les candidats ayant échoué dans les autres.

Un concours au rabais en somme pour un département qui aurait besoin de professeurs de qualité et surtout expérimentés.

Au regard des besoins de maître supplémentaire (trois professeurs pour deux classes par exemple) et de la reconstitution du RASED (réseau d’aides spécialisées aux élèves en difficulté) mis à mal sous Sarkozy, de la scolarisation des enfants de moins de trois ans, ce nombre de postes créés est donc très insuffisant.

Il nécessitera comme chaque année l’emploi de centaines de vacataires et contractuels, à peine formés.

Ce fonctionnement à flux tendu dans la plupart des académies est ainsi périlleux et ne pourra être résolu en se contentant d’annoncer des créations de postes, aussi nombreuses soient elles.

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Campagne de recrutement organisée par l’académie de Créteil

Panser, ce n’est pas guérir et c’est donc le reproche que les syndicats adressent à la ministre. Certaines filières se sont redressées, d’autres poursuivent leur chute, de manière plus lente. Quant aux zones sinistrées, elles manquent toujours terriblement de professeurs.

Pour recruter mieux et en nombre, il faut attirer de nouveaux étudiants vers ce métier. La ministre l’a, semble-t-il, compris.

A moins qu’il ne s’agisse d’une manœuvre électorale. Celle d’un président sentant perdre son électorat pour 2017.

Les professeurs des écoles auront ainsi une prime de 100 euros, l’indemnité de suivi et d’orientation (ISO) que touchaient déjà les professeurs du second degré. Une revendication historique enfin acceptée.

Ce bilan est donc mitigé, de réels efforts ayant été déployés dans la formation des enseignants ce qui est loin d’être le cas dans le recrutement, insuffisant pour encadrer au mieux les élèves français.

La faute à un métier devenu répulsif au fil du temps. La faute aussi à un manque de volonté des socialistes qui auront réussi à écœurer les enseignants, pourtant, socle de leur électorat.

A écouter les candidats à la primaire du centre et de la droite sur la réduction du nombre de fonctionnaires et la modification de leurs statuts, cette crise de l’enseignement n’est pas prête de s’arranger.

Jean-Riad Kechaou est professeur depuis 15 ans en banlieue parisienne. Auteur d'un essai socio-historique sur le quartier des Bosquets « 93370 Les Bosquets, un ghetto français » (MeltingBook Editions). Il écrit pour MeltingBook et le site de Politis dans un blog intitulé "Un Prof sur le front".

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