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Laetitia Strauch-Bonart: « François Fillon est un conservateur qui s’ignore ».

685989-philippe-watrelot-580x310Laetitia Strauch-Bonart, a publié « Vous avez dit conservateur? » (Editions du Cerf). Elle prépare un PHD (doctorat) en histoire à Londres, en Grande-Bretagne sur les penseurs conservateurs et les questions morales après 1945. A l’aune du deuxième tour de la primaire LR, elle revient sur le concept de « conservatisme ».

Surtout, elle le clarifie tant la notion est galvaudée.

Les médias ont-ils raison de parler de François Fillon, grande surprise du premier tour de la primaire LR, comme d’un conservateur?

François Fillon est un libéral-conservateur. Avant cela, il se définissait comme un séguiniste-gaulliste, même souverainiste. Il ne se revendique pas du conservatisme. Si vous lisez la presse, il n’a fait aucune déclaration dans ce sens. Cela s’explique par le statut méprisé du conservatisme en France, un courant vu comme sans consistance. D’ailleurs, en France, être conservateur est souvent une critique. On peut quand même se réjouir que le terme émerge.

Au moins pour mieux l’expliciter…justement qu’est ce qu’un conservateur ?

Il faut savoir, contrairement à la perception mainstream, qu’il s’agit d’un terme positif. Le conservatisme est un courant légitime dans les pays anglo-saxons. Il est né aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Le conservateur part du principe qu’il faut conserver les choses qui ont de la valeur, les transmettre d’une génération à l’autre.

En Grande-Bretagne, ce courant repose sur le respect des libertés fondamentales et individuelles, l’importance du rôle du parlement et surtout la valorisation de la société civile, pas uniquement les syndicats comme on le pense en France mais la famille, les associations…Chez les conservateurs, le citoyen n’est ni livré à lui-même, ni à l’Etat.

En Grande-Bretagne, il y a une vraie vie de la société civile. Un préalable pour développer la loyauté de ces acteurs civils. D’ailleurs, ce rôle des citoyens actifs est un atout pour ce courant car il opère la décentralisation.

En plaçant la société civile au cœur du fonctionnement, c’est un moyen supplémentaire de préserver les valeurs conservatrices en assurant une certaine façon de vivre ensemble.

Nicolas Sarkozy prônait en 2007 la rupture. François Fillon est-il sur cette ligne ?

A ce titre, les conservateurs s’évertuent à assurer la continuité, la stabilité sociale. Ils partent du principe que la société et les individus n’aiment pas le changement.

D’où, la réticence à changer les mœurs, la famille notamment, car tout cela a déjà prouvé que ça marche. Un conservateur le dira, c’est plus facile de détruire que de construire. C’est l’une des raisons qui expliquent qu’ils sont moqués.

Historiquement, ce courant n’a pas eu de prise sur la France. Pourquoi ?

Oui, chez nous, cette tradition est nouvelle. Si l’on remonte à la Révolution française, la transition démocratique a été bien plus violente qu’en Grande-Bretagne. La violence de 1789 a créé une fracture dans notre société. L’incapacité à trouver des compromis a souvent induit l’usage de la force.

Beaucoup de contre-révolutionnaires, penseurs, politiques ou nobles, assimilés à des « réactionnaires » prônaient un retour à la monarchie. L’un des grands théoriciens fut Joseph de Maistre. En désespoir de cause, beaucoup ont fui à l’étranger.

En Grande-Bretagne, la révolution de 1688, a permis une transition moins brutale entre une monarchie de droit divin vers une monarchie parlementaire. Les conservateurs, après de premières réticences, ont accompagné cette transformation.

S’il ne se revendique pas, ouvertement de ce courant, François Fillon est-il un conservateur ?

En France, il n’y pas de parti en tant que tel même si des courants émergent. On a des conservateurs à certains égards. Mais en France, nous aurons toujours un Etat fort.

 Fillon, je pense qu’il est un conservateur qui s’ignore. Je ne pense pas qu’il se pose ces questions philosophiques. Il explique ses choix par la volonté de changer ce qui doit l’être, quand cela est nécessaire, comme en économie par exemple. Il est très pragmatique. Chez les conservateurs, on ne trouve pas d’esprit de système.

Pourtant, Fillon est vu comme un idéologue. D’aucuns s’inquiètent par exemple de ses positions, sur l’avortement ou les droits des femmes…

Sur ce sujet, il distingue le droit et la morale. Il n’a jamais dit qu’il reviendrait dessus même s’il a des convictions personnelles. Or, il y a un héritage « mai 68 » et beaucoup de lois sur les libertés. De mon point de vue, on peut penser que des Français réprouvent l’avortement mais la loi ne peut pas empêcher les femmes d’avorter si elles le souhaitent.

Les conservateurs ne vont pas combattre des lois d’il y a 40 ans ne serait-ce que pour préserver la paix civile. Dans le cas de Fillon, il va en revanche, empêcher la GPA (Gestation pour autrui). Il y a une vertu à accepter quelque chose, que l’on réprouve à titre personnel, pour que cela se passe bien pour la majorité.

On sait que Sens commun, le mouvement né de « la manif pour tous » s’est largement mobilisé pour lui. Les homosexuels ont-ils raison de s’inquiéter d’une arrivée possible de Fillon au pouvoir en 2017?

En tout cas, les débats ont été âpres avec une vraie brutalité à l’égard des conservateurs sur cette question. Or, exprimer le refus du mariage pour tous, relève davantage de la liberté d’expression. L’homophobie étant de refuser l’existence d’homosexuels.

Les débats ont été biaisés. De son côté, la Gauche est vue par le camp adverse comme adeptes de la transformation morale. Je pense qu’il faut distinguer entre ce qui est moral et légal.

Vous déplorez que les programmes des candidats soient passés à la trappe…

Oui sur la primaire, ils ont été éludés. La Droite est certes divisée. Si à l’étranger les libéraux sont plutôt assimilés aux conservateurs, en France les Républicains se divisent davantage les valeurs entre progressistes-conservateurs.

Justement, conservateurs et libéraux sont-ils opposés en France ?

Dans la tradition du Royaume-Uni, le parti conservateur est libéral à l’image de Margaret Thatcher. Mais en France pour les plus libéraux, on ne peut pas être libéral et conservateur. Et inversement pour les conservateurs. Beaucoup de gens ne conceptualisent pas l’association de ces termes.

Or, les conservateurs plaident pour un juste équilibre entre le libéralisme et des valeurs en termes de mœurs. D’ailleurs, ils vont vous dire que l’on ne peut pas traiter de la même façon l’économie et les hommes. Si demain, on accepte la GPA, Fillon dit en substance, on ne sait pas vers quoi l’on va. Pour lui, c’est une forme de marchandisation.

Quel est, au-delà du programme, le projet de société voulu par Français Fillon ? Un retour en arrière à plusieurs niveaux…

Changer la morale par la loi, c’était plutôt Jean-Frédéric Poisson. Il voulait, par exemple, mentionner clairement l’identité chrétienne de la France dans la constitution…Je ne pense pas que ce soit bien d’avoir un président avec une vision établie de la société.

Dire qu’il veut changer la société, finalement, c’est une forme d’injonction qui vient d’en haut, émanant de ce corps composé de l’Etat, des médias, des gens influents en somme.

Il dénonce les programmes d’Histoire écrits par des « idéologues » avec l’absence de « Clovis » par exemple. Une info largement démentie…

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Notons la difficulté de faire des programmes d’Histoire. Simplement parce que l’on fait des choix idéologiques qu’on le veuille ou non, ne serait-ce qu’en choisissant certains événements par rapport à d’autres.

Sur ce dernier sujet, à mon sens, il faut recontextualiser et expliquer comment les gens la voyaient à l’époque. Lisez ce qu’écrit Ferry par exemple.

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Tweet de Jonathan Debauve, conseiller de Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Education nationale

Oui sauf qu’à regarder le drame de la colonisation sous l’œil des Lumières, difficile de nier les contradictions de la République…

Oui, il manque un grand brainstorming sur le sujet. On a une tendance à tout mettre sous le tapis en France, pensant que les choses se règlent par elle-même. Je pense que François Fillon veut mettre l’accent pour valoriser le « récit national ».

De ce que j’entends, il ne cherche pas à imposer un ordre moral. Il a des convictions morales, qui le regardent. Mais pour lui, c’est au niveau décentralisé que les gens doivent se bouger.

Vous parliez plus haut des gens influents. François Fillon fait partie de cette élite, responsable aussi de la sclérose de ce pays. Il n’incarne pas le candidat antisystème comme Donald Trump a pu le faire aux Etats-Unis. Pourquoi, l’élite politique est tant discréditée par les Français de base ?

Si vous comparez avec le Royaume-Uni, vous verrez qu’il y a plusieurs élites. En France, il y en a une seule mais avec des ramifications dans les médias, la politique et les entreprises. Tout le monde se connaît. On passe facilement d’un milieu à l’autre, sans forcément avoir les compétences requises.

Au Royaume-Uni, il y a des élites mais qui ne sont pas perméables entre elles. Vous pouvez faire votre chemin sans que personne ne passe devant vous. En France, les blocages proviennent de la culture des passe-droits, de cet entre-soi entretenu.

Et, c’est à Paris que tout se passe. L’élite ne s’y renouvelle pas. Or, cette élite déficiente n’est pas tenue responsable de ses défauts. Quand vous êtes de l’élite, vous pouvez être condamné et revenir au pouvoir. Prenez le cas Jean Tiberi, condamné pour l’affaire des faux électeurs qui a mené une longue carrière politique.

Les Français ne tiennent pas rigueur à l’élite de ses erreurs. En Grande-Bretagne, cela ne se passe pas du tour comme ça. Les Français se moquent de la presse tabloïd anglaise mais finalement les élus qui font n’importe quoi, on ne les lâche pas. Je pense que la solution viendra des gens. Il faudrait être plus exigeant, que les citoyens arrêtent de voter pour des gens corrompus.

Les médias français portent une responsabilité dans ce maintien des élites. Cet été, Patrick Bloche, député PS, a fait passer une loi pour l’indépendance des médias sauf que la question de leur concentration est passée sous silence…

Sur les médias, peut être que le travail de Médiapart concernant Sarkozy a payé. La France a changé de ce point de vue. Globalement, il s’agit aussi de la question de la décentralisation qui serait un problème pour la reproduction des élites, elle permettrait de contrecarrer cette culture du réseau, assez terrible. Quand sur les plateaux tv, quelqu’un est présenté comme énarque à 50 ans, quel intérêt ? La France est un pays de statut. La solution passera par les citoyens eux-mêmes.

Propos recueillis par Nadia Henni-Moulaï

Photo de Une: Hannah Assouline

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