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Réinventer l’élite ou la reproduire. Chacun son combat.

La beurgeoise existe-t-elle ? Néologisme de la sociologue Catherine Withol de Wenden, cette poignée de happy few version diversité suscite un intérêt constant. Derrière ses réseaux censés promouvoir cette France plurielle, se cachent des intentions diverses et variées.

Que serait la France sans ses réseaux ? Pas grand-chose. Logique alors que la capacité à créer et faire « fructifier » ses réseaux sonnent comme un signe d’intégration républicaine pour certains. Le constat parait acide. Pourtant, il faut bien le reconnaître, il est opérant.

Un rapide coup d’œil sur les réseaux de Français, héritiers de l’immigration, révèle un tropisme pour « réseauter », comme c’est le cas dans les arcanes du pouvoir.

« Je réseaute donc je suis…français ». Une pratique directement inspirée de l’élite française, bien connue pour son entre-soi et sa capacité à en perpétuer les codes.

Reste qu’à y regarder de plus près, les réseaux de la « beurgeoisie », sont traversés par des ambitions et des sensibilités différentes. Une réalité qui s’explique par la palette de trajectoires dans ces populations émanant de l’immigration.

Les Dérouilleurs, une démarche inédite

Zoubeir Ben Terdeyet, founder and organiser of the "Les Derouilleurs" network, where graduated people grown up in the french suburbs, therefore facing sometimes employment discrimination, can exchange job-related informations and do networking. It's a kind of self-help group. Paris, 2007.

Zoubeir Ben Terdeyet (Photo/Johann Rousselot).

Fin 2003, une quarantaine de jeunes cadres déjà en poste reçoivent un mail. L’expéditeur, Zoubeir Ben Terdeyet, jeune manager en finance, vient de poser les bases des Dérouilleurs, un nouveau réseau professionnel. Le nom est une référence à ceux qui composent avec les attentes de l’intégration républicaine.

Ceux « qui ne rouillent pas en bas des cités », selon Zoubeir Ben Terdeyet. C’est surtout un clin d’œil à Azouz Begag, sociologue, qui désigne les habitants des quartiers capables de « dérouiller », d’être « réveillé, dégourdi », de se prendre en main…

Avec une ambition affichée, aider les jeunes, notamment, musulmans des quartiers populaires, à trouver un emploi, les Dérouilleurs démarrent avec succès. Une démarche apolitique inédite qui frappe par sa structuration. Surtout, le projet de Ben Terdeyet est un formidable pavé lancé dans la mare des discriminations qui ont germé à l’ombre de la devise républicaine.

Un Facebook avant l’heure

Le 14 janvier 2004, la première soirée Dérouilleurs a lieu dans un restaurant des Champs Elysées, à Paris. Au total, près d’une centaine de personnes répondent à l’invitation de l’initiateur du réseau, par effet démultiplicateur. Les amis des amis sont nombreux.

Pendant plus de 10 ans, le réseau grossit attirant de nombreux profils diplômés à la recherche, le plus souvent, d’un job ou d’un stage dans le secteur de leur compétence. Grâce au groupe Yahoo créé pour l’occasion, le réseau bâtit une communauté solide autour de la valeur cardinale : l’entraide. Londres, Dubaï. Le réseau s’internationalise pour le plus grand bonheur de Ben Terdeyet et des membres.

En 2015, les Dérouilleurs enregistrent plus de 10 000 membres. Avec une spécificité évidente, le réseau, s’il a mal négocié le virage numérique, a su garder une forme d’ancrage terrain, bien précieux. A l’inverse du Club du XXIe, le réseau des Dérouilleurs est un réseau de la base, ouvert mais qualitatif.

Entre-soi, c’est mieux

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Haïba Ouaissi, président du Club du XXIe siècle (Capture d’écran/MeltingBook)

Lancé en février 2004, le XXIe, c’est le réseau version select. Aujourd’hui présidé par Haibi Ouaissi, maître de conférences et avocat, la structure mise sur l’excellence pour attirer la crème de la diversité. Ici point de groupe Yahoo pour s’introduire dans ce réseau de velours. Non. Il faut être coopté.

Montrer patte blanche. Le Siècle version diversité, égalité des chances. Une reproduction des codes qui, et c’est bien le problème, ne rompt pas avec les pratiques excluantes de l’élite classique.

Malgré les initiatives et les partenariats noués- avec France Télévisions pour promouvoir la diversité par exemple- le Club du XXIe a totalement vidé son « combat » de sa dimension politique, réduisant presque l’égalité des chances à une approche événementielle.

Autre point parlant, l’excellence comme principe défendu par le Club. Avec un message insidieux, les Français de l’immigration ne présentent un intérêt, qu’à condition d’être ultra-diplômés.

Parmi les profils qui ont incarné le Club et cette diversité d’excellence, Fleur Pellerin ou Rachida Dati, toutes deux anciennes ministres. La première de François Hollande. La seconde de Nicolas Sarkozy.

Or, la diversité, notamment celle issue de l’immigration franco-maghrébine, flirte-t-elle nécessairement avec l’élite ? Doit- elle obligatoirement montrer cette patte blanche de l’excellence pour être entendue voire considérée ?

Reproduction de l’élite

egalite-sous-conditionsA ces questions Réjane Sénac, chercheure au Cévipof et auteure de « L’égalité sous conditions » le rappelle très clairement. « L’égalité n’a pas à être performante ».

Rebondissant sur le rapport de France Stratégie paru en octobre dernier et qui déplorait le coût des discriminations pour l’économie française, Réjane Sénac dresse un parallèle avec la question de la diversité.

« Promouvoir l’égalité entre femmes et hommes, la diversité ou l’immigration, comme une démarche économiquement rationnelle et rentable, c’est les mettre sous conditions de la démonstration de leur performance ».

Un syllogisme qui fonctionne pour l’excellence. La diversité version Club du XXIe siècle n’a pas droit de cité… sauf si elle excelle. Militer pour l’égalité des chances en creusant le fossé parait alors un vœu pieux. Et puis côtoyer l’élite- le Club organise des dîners-débats où les influenceurs se pressent-permet-il de lutter contre ses travers ?

Comme Amirouche Laïdi, fondateur en 1997 du club Averroès, qui promeut la diversité dans les médias et qui se flattait d’avoir rencontré en 2010 le Président de la République et les patrons de chaînes, le Club du XXIe siècle, visiblement tenant d’une relation étroite avec les gens de pouvoir brille par son manque d’audace.

Mais surtout par ses collusions avec des élites dirigeantes peu amènes en matière de promotion de la diversité. A l’instar des journalistes prêts à dîner en ville avec les politiques, les leaders de ces réseaux poursuivent dans cette voie.

Or, les questions qu’ils défendent en majorité-la diversité et l’égalité des chances-sont éminemment politiques.

Promouvoir la diversité, un combat d’arrière-garde ?

Car, la question des liens avec les politiques s’apparente à une ligne de faille. Si les Dérouilleurs ont fait le choix, dès le départ de se prémunir de toute velléité politique, c’est moins le cas pour d’autres réseaux dits de la beurgeoisie.

Dernier exemple en date, le cercle Eugène Delacroix, qui montre aussi l’évolution de ces réseaux « beurgeois ».  Créé en septembre 2014, ce réseau regroupe des élus franco-marocains. De leur côté la cinquantaine de membres-élus locaux- répartis sur toute la France ne semble pas porter sur la diversité ou l’égalité des chances en tant que telles.

Son axe, c’est le développement de l’axe Paris-Rabat à travers, notamment, des partenariats. Des objectifs qui renseignent davantage sur les Franco-maghrébins. Tous ne regardent pas dans la même direction. Car cette beurgeoisie, comme les trajectoires qui la composent, est plurielle. Et comme souvent, chacun voit midi à sa porte.

Nadia Henni-Moulaï

 

Raconter, analyser, avancer.

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