Enquête
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#Nantes Mort d’Aboubakar F., l’impossible transparence

5 juillet 2018
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#Nantes Mort d’Aboubakar F., l’impossible transparence

Depuis la mort d’Aboubakar F., 22 ans, abattu par un CRS, mardi soir, dans le quartier de Breil à Nantes (Loire-Atlantique), plusieurs habitants s’évertuent à ramener le calme. Mais les deux versions des faits illustrent une fois de plus une réalité. Les relations quartiers populaires-police illustrent un raté républicain. Témoignages exclusifs à l’appui.

Les faits 

Vers 20h10, le jeune homme alors au volant d’une Nissan Juke est contrôlé par l’équipe CR17 de Bergerac. Selon le rapport d’intervention auquel Le Parisien a accédé, l’individu « ne porte pas de ceinture de sécurité ». Autre fait, le véhicule est signalé dans le fichier relatif au trafic de stupéfiant dans une enquête menée par la PJ de Nantes.

Il n’a aucun papier d’identité sur lui. Surtout, Aboubakar F. prétend s’appeler Mamadou D. Les agents de police se rendent compte du subterfuge. Ils reçoivent l’ordre de le conduire au commissariat de police.

Pourquoi le contrôle de police dégénère ?

Selon la police, « l’individu met alors le contact, faisant marche arrière à vive allure ». Derrière le véhicule, jouent deux enfants. L’un des policiers prétend saisir, alors, les enfants, par réflexe.

Or, les vidéos tournées par les habitants et visionnées par Saïd En-némèr, fondateur de l’association Breil Jeunesse Solidarités, contredisent ces affirmations.

Le brigadier R.H sort, alors, son arme de poing et tire une balle, toujours selon les forces de l’ordre. Il est blessé à la gorge, la carotide, précisément.

Selon les CRS, Aboubakar F. percute un autre véhicule en stationnement. Un fonctionnaire échappe à un renversement. La voiture finit sa course folle dans le jardin d’une maison. Transporté à l’hôpital, il décède à son arrivée. Sans arme, le jeune adulte au volant aurait représenté une menace au volant de sa voiture.

« Au vu de la conduite et détermination du conducteur, celui-ci aurait pu commettre un homicide sur deux de nos collègues, voire sur des personnes du quartier, insiste Frédéric Lagache, secrétaire général adjoint du syndicat Alliance. Il apparaît donc incontestable, au vu de ces éléments, que la légitime défense peut être établie. »

Que disent les témoins de la scène ?

Selon Saïd En-némèr, « les témoignages que nous sommes en train de collecter contredisent la version officielle ». Avec quatre enregistrements déjà effectués, la thèse officielle, comme toujours dans ce genre de cas, vole en éclat.

Selon un témoin de la scène, « le jeune n’a pas été agressif ». Une autre personne est formelle. « Il a d’abord été touché au cou. C’est là que sa tête a tapé le volant et la voiture folle est partie toute seule ». Une version qui met à mal la version du policier « héroïque » du policier, selon Saïd En-némèr.

La vitesse de la marche arrière en question

Contrairement aux dires de la police, « il a fait une marche arrière, d’abord, à une allure lente comme pour faire un créneau. C’est à ce moment-là que j’ai entendu le tir. Après la détonation, la voiture est devenue hors de contrôle », explique la femme avec qui Saïd s’est entretenu de visu. « Je lui ai fait répéter trois fois car ce détail de la vitesse de la voiture est important ».

Selon les témoignages certifiés par Saïd En-némèr, « la scène du crime n’a pas du tout été balisée. Rien n’a été bouclé et surtout la police judiciaire est arrivée une heure après le drame ».

Les relations citoyens des quartiers-police interroge.

Pour Saïd En-némèr, il faut se poser « dire ce qui dérange ».  Lui qui vit à Nantes ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec les zadistes. « Les zadistes ont protesté six ans contre le projet d’aéroport. Dès qu’il y a un mouvement, ils se mobilisent dans le centre-ville, ils sont 2000, pas 100 comme dans les quartiers. C’est impressionnant. Ils n’ont pas froid aux yeux. Les flics face à eux, n’en mènent pas large ». Sans parler d’immunité, pour Saïd, « la différence de traitement zadiste/jeunes de cités est flagrante. « On a des hippies, écolo et blancs. Mais quand Mamadou et Aboubakar font des bêtises, là, c’est autre chose…On tire ». S’il ne nourrit aucun grief envers les zadistes, Saïd pointe leur perception auprès de la police.

 

A Breil, le sentiment d’une procédure expéditive prédomine

Mercredi soir, selon une source, « l’autopsie avait déjà été faite, une information qui a choqué la famille» et que le service de presse du commissariat Waldeck-Rousseau de Nantes n’a pas encore confirmé. Etant « débordé » pour répondre à cette question, nous attendons un retour.

Autopsie vs contre-autopsie

La question de l’autopsie est un point clé dans ce genre d’affaire. Comme pour l’affaire emblématique Adama Traoré, mort le 19 juillet 2016. La famille a été avertie in extremis qu’elle ne devait pas récupérer le corps du défunt si elle voulait demander une contre-autopsie.

Des cas nombreux. Tombée aux oubliettes, l’affaire Bertrand- Bilal Nzohabonay. Résident de La Rabière à Joué-les-Tours (Indre et Loire), il meurt sous les balles d’un policier, le 21 décembre 2013.

Là encore, deux thèses s’affrontent. Décrit comme « autoradicalisé », l’homme, converti à l’islam, n’est pas un inconnu.

Son père est un ancien ministre burundais. Il faut éviter toute affaire d’Etat.

Un responsable associatif et habitant du quartier La Rabière explique,  « dès que l’affaire a éclaté, on a très bien senti qu’une machinerie s’était mise en place pour faire taire les habitants du quartier ». Comment faire éclater la vérité dans ces cas là?

« Il n’y a jamais eu de menace mais le soir même de sa mort, la police a fait une descente. Les fréquentations de Bilal ont été mises en garde à vue, une manière de mettre la pression. On était au tout début des attaques jihadistes. Ils l’ont de suite mis dans cette case. Or, nous maintenons qu’il y a eu manipulation ».

La question de la transparence

Des allégations inquiétantes dans un pays démocratique comme la France. Face à ces affaires, « c’est la justice qu’il faut viser, pas la police dont le taux de syndicalisation est extrêmement fort », souffle une voix, proche de ces milieux. Dans la fonction publique, ce sont les policiers qui détiennent le record-49%- de syndicalisation .

Et cet observateur d’ajouter, « La justice a besoin de la police pour travailler au quotidien ». C’est le serpent qui se mord la queue et surtout qui « entrave des procédures judiciaires transparentes », poursuit-il.

Dans l’affaire de Breil, indice d’une procédure accélérée, l’enquête serait, déjà, en cours de bouclage. Si de sources proches du dossier, on s’acheminait vers la thèse de la légitime défense, on apprend jeudi après-midi que le policier à l’origine du tir a été placé en garde à vue.

A Nantes, la situation, déjà très tendue, vient de passer un cap.  Cette nuit un tir de 22 long rifle aurait visé un policier. « Je suis très inquiet. Si notre appel au calme a été entendu cette nuit, un groupe d’une vingtaine de jeunes adultes est déterminé à dénoncer  l’impunité de certains policiers.

Au-delà des émeutes qui s’étendent à d’autres quartiers de la ville mais aussi à Garges-les-Gonesses (Val d’Oise), d’où était originaire la victime, comment calmer la colère?

S’il y a un mort, cela va vraiment être hors de contrôle ». A 18h, une marche est prévue aujourd’ hui à Breil.

Nadia Henni-Moulaï

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