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9e circonscription: LREM ou la stratégie du pourrissement

Que se passe-t-il dans la 9e circonscription? Initialement dévolue au Modem dans le cadre de l’accord Bayrou/Macron, cette circonscription, aux 150 000 électeurs et composée de 16 pays africains est au cœur d’une bataille. M’jid El Guerrab, ancien conseiller de Jean-Christophe Cambadélis est en conflit ouvert avec Leïla Aïchi, sénatrice Modem, initialement investie par LREM. Retour sur les faits.

La République en marche (LREM) a-t-elle un candidat officiel dans la 9e circonscription des Français de l’étranger? Juridiquement, oui. Leïla Aïchi, sénatrice de Paris (Modem) et avocate en droit de l’environnement, figurait bien, sur la première liste des candidats investis pour les législatives, le 11 mai dernier par LREM. Sa candidature, validée auprès du ministère de l’Intérieur, est, aujourd’hui l’objet d’un conflit dont LREM semble avoir du mal à se départir.

Dorénavant « gelée », la circonscription est tombée dans l’escarcelle de M’jid El Guerrab, ex-militant PS qui revendique le soutien du mouvement au titre de la « majorité présidentielle ». Leïla Aichi, elle, a été désinvestie, sans que LREM n’en donne une raison officielle. Il faut dire que le mouvement n’est pas très prolixe sur un cas qui cristallise de nombreuses interrogations.

Réaction épidermique

Au soir du 11 mai, l’annonce de l’investiture de Leïla Aïchi déclenche, à l’évidence, l’ire de certains Franco-Marocains inquiets de voir une Franco-Algérienne, soutien, selon eux, du Polisario, devenir députée LREM.

La question du Sahara occidental est une épine diplomatique qui empoisonne les relations entre le Maroc et son voisin algérien depuis plus de 40 ans. Et qui, contre toute attente, surgit dans une élection française.

Invectivant le nouveau président de la République, le communiqué exige, alors, la désignation « d’un nouveau candidat n’ayant pas à son actif « une campagne honteuse de calomnie » envers le Maroc. Pourtant, à ce jour aucune insulte présumée n’a pu être trouvée de la part Leïla Aïchi à l’encontre du pays.

La presse marocaine monte, elle aussi, au créneau pour dénoncer cette investiture et le soutien présumé de Leïla Aïchi au Polisario. Une volée de bois vert pour Emmanuel Macron.

LREM cède à cette pression sans pour autant vraiment communiquer clairement sur le sujet. Le 17 mai, la dernière liste des candidats LREM ne mentionne plus Leïla Aïchi.

Selon un cadre du mouvement contacté, « la circonscription a bien été gelée ».

Le fameux colloque « Pro-Polisario »

Le colloque du 2 février 2013 au Sénat. C’est l’événement qui a mis le feu aux poudres côté marocain. Accusée d’être un « fervent soutien » du Polisario, ennemi juré de Rabat, Leïla Aïchi subit les affres de ce conflit, pourtant, exogène à la France.

« L’argument avancé par le cercle Eugène Delacroix relève du fake news à part entière », déplore t-on dans son équipe. « Quelques heures après son investiture, la fiche Wikipédia de Leïla a été modifiée mentionnant son soutien au Polisario depuis vraisemblablement une adresse IP basée au Maroc », poursuit son équipe de campagne.

Une conférence pilotée par EELV

Ce 2 février 2013, alors sénatrice EELV, elle parraine des associations pour un colloque consacré au « respect des droits de l’homme au Sahara occidental ». Ce patronage conditionne l’accès à une salle au Sénat pour les organisateurs.

Surtout, le dossier du Sahara occidental et la protection des droits du peuple Sahraoui sont des sujets portés, historiquement, par les écologistes. Rien d’étonnant alors de voir Leïla Aïchi, sénatrice EELV, parrainer cet événement comme son parti le lui demande alors.

A l’origine, c’est d’ailleurs une autre sénatrice EELV, Marie-Christine Blandin, qui aurait dû parrainer cette rencontre. Mais en tant que vice-présidente de la Commission des Affaires Etrangères du Sénat, Leïla Aïchi est sollicitée à la place de sa consœur, présidente, elle, de la Commission Culture et Education.

A cette époque, M’jid El Guerrab, fervent militant socialiste, évolue aussi dans les arcanes du Sénat. Il est conseiller pour la presse du président PS du Sénat, Jean-Pierre Bel.

Dans les faits, « ce n’était absolument pas un colloque militant », explique-t-on à son cabinet. Parmi les participants, feu Stéphane Hessel, des représentants des Nations Unies ou des membres de la Fondation Kennedy.

Face à l’ampleur prise par la polémique, Leïla Aïchi publie un communiqué avant de déclarer en conférence de presse, le 9 juin, s’aligner sur « la position de la France sur cette question » tout en démentant  « des paroles déplacées sur le Maroc, son peuple ou la personne du Roi ».

Des propos, d’ailleurs, relayés par Le Matin, quotidien marocain. Une façon habile pour la sénatrice de balayer les accusations lancées par les soutiens de M’jid El Guerrab.

Le sésame de la « majorité présidentielle »,

Lundi 5 juin, M’jid El Guerrab annonce sur sa page Facebook avoir « obtenu le droit d’utiliser officiellement le logo » de LREM tout en dénonçant le « détournement de vote et la confusion insidieusement entretenue pour tromper les électeurs » pratiqués, selon lui, par son adversaire.

Or, juridiquement, la candidature de Leïla Aïchi est établie puisque validée par le ministère de l’Intérieur. A ce jour, « aucun signalement ne nous a été transmis sur une éventuelle saisie du matériel de campagne », précise son équipe.  La candidature est, donc, conforme au droit français. Reste que deux personnes font campagne sous les couleurs LREM.

Un soutien officieux plus qu’officiel

Pour plaider leur cause, l’équipe et les proches de M’jid El Guerrab, évoquent un communiqué publié par LREM officialisant son soutien au candidat. Dans les faits, aucun communiqué de presse n’est en ligne sur le site de LREM. Certes, un document présenté comme un communiqué de la présidente de LREM, Catherine Barbaroux, daté du 2 juin, circule sur les réseaux sociaux. En réalité, il s’agit d’un courriel transmis en interne aux Français de l’étranger par le biais des comités locaux.

Deux erreurs interrogent sur ce document. La présidente décrit M’jid El Guerrab comme « un militant de la première heure ». Or, le candidat a annoncé son ralliement officiel le 29 décembre 2016 dans une tribune qui « fait date » selon son équipe de campagne. Pour rappel,  En Marche! fut lancé en avril 2016.

Surtout, il est signé Catherine Babaroux et non Barbaroux. Est-il possible que la présidente du mouvement n’ait pas de signature automatique pour ses mails ? En Algérie comme au Maroc, nos sources-qui ont préféré garder l’anonymat de peur d’être « virées du mouvement » ou « inquiétées »- s’interrogent sur l’authenticité du document.

V., cadre installé au Maroc depuis 5 ans et membre LREM, est sceptique. « On est plusieurs personnes à douter de la validité de ce courrier », confie- t-il, sans pouvoir en apporter la preuve.

Du côté du comité LREM Alger, l’un des membres joint par téléphone, mardi, « s’étonne d’une faute d’orthographe dans un courriel de cette importance ». Face à l’ambigüité de LREM, les interprétations vont bon train. Prévisible.

Double jeu de LREM ?

Autre preuve de l’ambivalence de LREM, la référence aux « candidats de LREM » arrivés « en tête dans 10 circonscriptions sur 11 », après le 1er tour de l’élection, le 4 juin.

Une annonce qui comptabilise, donc, Leïla Aïchi dans la 9e circonscription. Dans les faits, M’jid El Guerrab étant arrivé derrière la candidate en question avec 18,93% des voix contre 20,29%.

Contacté par téléphone, après plusieurs tentatives infructueuses, le service presse de LREM n’a pas su nous expliquer cette donnée.

S’il nous a bien été confirmé, oralement, le soutien de LREM à M’jid El Guerrab, impossible d’obtenir une raison officielle quant à l’éviction de Leïla Aïchi.

Nos relances n’ont trouvé, à ce jour, aucun écho complémentaire. Un silence qui masque mal le cafouillage manifeste lié à cette affaire.

Guerre des chefs

Au sein de la majorité présidentielle, la désunion  semble régner. Dans une vidéo mise en ligne sur Youtube, le 8 juin, Français Bayrou, ministre de la Justice d’Emmanuel Macron, dénonçait « la campagne inqualifiable montée contre elle (Leïla Aïchi, ndlr), notamment au Maroc », des réseaux l’accusant d’être « engagée dans des mouvements politiques ». Ses détracteurs lui reprochant d’ « avoir participé un jour alors jeune sénatrice écologiste à un colloque où ce sujet (le Sahara occidental, ndlr) avait été abordé… »

Certainement piqué au vif, la réplique de M’jid El Guerrab n’a pas tardé. Le 9 juin, c’est Gérard Collomb qui  vantait les qualités du candidat. Depuis, chacun se dote des soutiens qu’il peut glaner dans le parti sans qu’il n’y ait de message clair et public du siège LREM. Une majorité présidentielle, factice donc.

M’jid El Guerrab, le prototype LREM

L’homme incarne, certes un nouveau visage politique.

Pour justifier son départ de la direction du PS-où il militait depuis plus de 15 ans-, le candidat parle de son inquiétude face à la montée du FN. Dans la fameuse tribune du 29 décembre 2016, il déroule donc les raisons de son ralliement à Emmanuel Macron. C’est le côté pile.

Côté face, l’homme ne fait pas l’unanimité. Au PS, il n’est plus vraiment en odeur de sainteté. En cause, son départ chez En Marche ! résulterait, selon le parti, à l’échec de sa candidature face à Didier Le Bret, dans la course à l’investiture pour les législatives.

Un article au vitriol publié sur le blog Mediapart le dépeint, d’ailleurs, comme un « opportuniste ». Mythe ou réalité, la désignation de Leïla Aïchi par LREM en mai l’aurait en tout cas « sidéré ».  S’il a joué la carte de l’apaisement dès le 12 mai- levant toute rancune envers l’Algérie, « son épouse étant elle-même algérienne » – M’jid El Guerrab est passé, depuis, à l’offensif.

Accusant son adversaire de « fraude » ou de « tromperie » à l’égard de l’électeur, le durcissement de sa campagne s’est accentué à la mesure des soutiens de poids qu’il a reçu, notamment des anciens caciques du PS, devenus LREM.

On touche là le nœud du problème. V., de LREM Maroc livre une analyse quelque peu surprenante. « Il y a une vraie distinction entre En Marche ! et LREM. Autant, je suis macroniste, autant les nouveaux dirigeants du parti, je ne peux pas… », explique-t-il, la voix tremblante.

Selon lui, « les anciens du PS sont venus miner le mouvement avec un seul but : placer leurs pions », lance-t-il, scandalisé. « Cette affaire de la 9e circonscription relève des manigances politiques les plus honnies. Et de conclure, « les choses ont changé le jour où Emmanuel Macron est devenu président ».

 A quoi joue LREM ?

Une ironie du sort qui révèle les limites du mouvement, pourtant fondé sur l’idée d’un renouvellement des profils mais surtout des pratiques. LREM semblent être devenue le marchepied d’une frange du PS en cours de recyclage. Et c’est là que le bât blesse. Factuellement, les accusations portées à l’encontre de Leïla Aïcha ne tiennent pas, qu’il s’agisse du colloque pro-Polisario ou de l’usage frauduleux du logo EM.

Finalement, cette candidate essuie les critiques des proches de M’jid El Guerrab, et l’abandon injustifié de LREM, non pour ce qu’elle fait mais pour ce qu’elle est. L’instrumentalisation de son « algérianité » cristallise les attaques autour de cette sénatrice française, qui n’a d’ailleurs jamais eu de passeport vert.

Une façon de jeter l’opprobre sur une candidate, pourtant, réputée comme « compétente sur les questions de défense, de paix et de développement durable en Afrique ».

Cette affaire n’est finalement que la transposition de pratiques gravées dans le marbre au sein des partis politiques français et qui consistent à discréditer tout ce qui vient de cette fameuse « diversité ». Avec des pions, des idiots utiles, prêts à tout pour décrocher un maroquin.

Au-delà des deux protagonistes – Leïla Aïchi et M’jid El Guerrab-, cette 9e circonscription illustre bien le fameux adage « diviser pour mieux régner ». Surtout, la position de LREM, alternant messages officieux et réponses sibyllines, pose une question cruciale.

Quel crédit accorder à un mouvement incapable d’envisager les Français d’origine étrangère pour ce qu’ils font et non pour ce qu’ils sont ?

Au comité d’Alger, l’incompréhension et la déception prédominent. « On ne sait pas ce qu’il s’est passé. Aucune raison claire ne nous a été donnée concernant la désinvestiture de Leïla Aïchi. Le siège parisien s’en lave les mains… », déplore-t-on.

« Pour nous, à Alger ou ailleurs, c’est un manque de respect au regard de notre engagement ». Un mouvement qui  s’est appuyé sur l’horizontalité pour construire sa base. Aujourd’hui, cette affaire le montre, LREM est dans une verticalité, on est revenu au parti vertical traditionnel… ».

On est bien là dans la reproduction d’une gestion coloniale de l’affaire. « Après tout, laissons-les s’entre-déchirer entre « Arabes ». On choisira le vainqueur ». C’est ce que révèle cette séquence en filigrane. Et ceux qui manient la dimension identitaire-marocanité contre algérianité- de l’affaire sont au mieux manipulés, au pire, manipulateurs. Il eût été tellement plus simple pour LREM de lever les ambiguïtés en brandissant ses convictions. Mais en politique, c’est la girouette qui tourne, pas le vent.

Nadia Henni-Moulaï

Raconter, analyser, avancer.

Comments (6)

  • Karimi

    Bonjour votre analyse est très intéressante et votre article sérieux et utile pour qui veut comprendre. Bravo ! Je voterai quand même pour M. El guerrab dimanche. On peut à la limite accepter le parrainage du colloque de 2013. L’origine algérienne de Mme Aichi n’est pas non plus problématique. Au contraire je l’aurais soutenue en d’autres circonstances pour cela. Mais ce qui est inacceptable pour moi ce sont les éléments de langage utilisés par elle dans la presse algérienne : « dernière colonie d’Afrique, comparaison avec le nord du Mali, répression aveugle… » Ce n’est pas la position de la France mais celle du pouvoir algérien. A partir de là Mme Aichi fait bel et bien acte de militantisme pro-polisario. Aussi compétente qu’elle puisse être, je ne vois pas comment elle peut représenter les français du Maroc dont une grande partie sont des binationaux. Au 1er tour dans la 9ème circonscription près de 50% des votants se sont exprimés depuis le Maroc. C’est ce qui fait bouger Mme Aichi en ce moment. Mais elle le sait : elle a déjà perdu. Le match est plié. C’est dommage pour elle car elle m’inspire de la sympathie tout de même.

  • Leïla Aïchi à l’expérience et la compétence que ne possède pas son concurrent.M’jid El Guerrab joue son va tout en tentant de discréditer madame Aïchi par des manoeuvres indigne.

  • Abdou

    Très bon article. Félicitations Nadia

  • Caillet

    Je me fier aux comités LREM de Marrakech, Agadir, Ouarzazahéra etc… qui recommandent un vote Leila Aichi.

  • stark

    C’est un faux, Aïchi n’est pas investie par la majorité présidentielle, elle usurpe cette investiture et elle ment au Français de la 9 ieme circonscription. C’est M’jid El guerrab qui a reçu l’investiture d’Emmanuel Macron.

  • Pr Rabbaa, alias S. Donval

    Vous parlez/écrivez très bien, c’est de la bonne littérature, mais c’est creux, c’est flou, et c’est très impartial. Je ne rentre pas dans les détails parce que ça va me prendre beaucoup de temps (j’ai autre chose à faire, j’écris des livres) d’autant plus que le candidat de Macron/LREM a bien été élu. Tous les éléments sont à charge contre le candidat élu démocratiquement. Un(e)candidat(e)ou un élu(e)doit défendre la France et les français et non pas défendre un mouvement séparatiste (document et preuves existent sur Internet)soutenu, financé et armée par les généraux d’un pays défectueux présidé par un handicapé sur chaise roulante à moitié dans le comma et incapable de prononcer 2 mots de suite.

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