Interview
2

Erika Campelo: « Bolsonaro rappelle Rodrigo Dutertre. Pas Trump »

28 octobre 2018
689 Views
0 Commentaires
15 minutes read
Erika Campelo: « Bolsonaro rappelle Rodrigo Dutertre. Pas Trump »

46,7%. C’est le score obtenu par Jair Bolsonaro au premier tour des élections présidentielles au Brésil. Le candidat d’extrême-droite affrontera Fernando Haddad du Parti des travailleurs, fondé par Lula. Un scrutin prévu le 28 octobre et qui inquiète bon nombre de Brésiliens. Erika Campelo, franco-brésilienne installée à Paris et fondatrice de l’association Autres Brésils, revient sur les enjeux. A la veille d’un changement de paradigme pour son pays.

 

Erika Campelo : « Nous avons lancé Autres Brésils en 2003. Avec un ami franco-portugais,  nous sentions qu’il manquait beaucoup d’informations sur le Brésil réel.

La grande presse française abordait souvent le Brésil, à partir de stéréotypes. Nous voulions  faire écho à tous les médias indépendants, libres, donner une autre image du Brésil .

Nous avons, donc, entamé un grand travail de traductions d’articles publiés par des médias, issus des mouvements sociaux. Le Brésil, c’est la samba. Mais, c’est aussi de très fortes inégalités. En 2005, il y a eu l’année du Brésil en France.

Il y a eu profusion de clichés sur ce pays qui a vu la naissance du Forum social mondial, pour un Brésil pour égalitaire. En 2005, nous avons crée le festival « Brésil en mouvements » avec des projections et débats sur les questions droits humains, sociaux et environnementaux. Le festival existe depuis 14 ans ».

Q: Jair Bolsonaro, avec 46,7% des suffrages lors du premier tour de l’ élection présidentielle, est aux portes du pouvoir. En tant que Brésilienne, basée en France et co-fondatrice d’Autres Brésils, quel est votre sentiment général ?

R: Qu’il est difficile d’avoir quelqu’un comme lui à la tête du Brésil ! Je suis attristée et les Brésiliens avec qui je suis en contact sur place, sont atterrés. Pour autant, ils ne lâchent pas prise.

Au Brésil, on ne peut pas être fataliste. Sinon, on ne se lève pas le matin. Et puis, cette situation n’est pas le fruit de hasard.

 

Q: Justement, l’ascension de Bolsonaro s’explique. 14 ans après l’arrivée de Luis Inacio Lula da Silva (PT) au pouvoir, comment le Brésil en est-il arrivé à élire, probablement, un homme à l’extrême-droite ?

R: Justement, après 14 ans de gauche et quatre mandats, dont 2 pour Dilma Rousseff, une haine anti-PT (Parti des travailleurs) s’est développée. En 2014, quand Roussef gagne les élections, il y a une mauvaise conjoncture économique, le projet du gouvernement ne convainc pas et surtout les élites n’en peuvent plus de la gauche.

Elle est destituée lors d’un « coup d’état institutionnel » en août 2016. C’est à ce moment-là que l’on voit émerger des figures de l’ultra-droite conservatrice comme celle de Bolsonaro.

Avant la destitution de Rousseff, il n’était même pas connu. C’était un politique de second plan, adepte des déclarations racistes, sexistes, homophobes…D’ailleurs, quand il vote pour la destitution de Dilma Rousseff, il dédie son vote au tortionnaire de la présidente.

Q: Et puis, il y a le rôle des médias…

R: Oui, les grands groupes médiatiques brésiliens appartient à 8 familles. Il y a eu un matraquage sur la corruption, l’affaire de la Lava-Jato, l’appartement de Lula, du fait que Rousseff et le PT étaient au courant.

Il y a eu une caricature de l’affaire et des relais de fake news qui ont créé un climat propice à l’émergence de Bolsonaro. Or, l’affaire Lula a été mal traité par ces médias. Je ne minore pas sa responsabilité. Il a été condamné à 12 ans de prison par rapport à un appartement qu’il aurait dû payer plus cher.

Mais, les témoins dans cette affaire étaient tous en prison et on leur a promis des réductions de peine, cela dû a ce que l’on appelle au Brésil, «declaraçao premiada ».

Depuis 2016, on a ce climat avec des médias tendancieux et un système judiciaire qui ne fait pas le travail. On voit à chaque condamnation, deux poids et deux mesures.

Dès qu’il s’agit d’une personnalité de la gauche, les peines sont très dures en comparaison à d’autres. Et l’ironie, c’est que les moyens alloués à la justice l’ont été sous la présidence de Lula !

Q: 50 millions de Brésiliens ont voté pour Bolsonaro, séduits par son discours antisystème. L’est-il vraiment ?

R: Il faut bien comprendre que Bolsonaro surfe sur un ras-le-bol général, la corruption et la violence. Les gens pensent qu’il n’est pas corrompu. Or, il a le soutien de beaucoup de propriétaires terriens, de lobby de l’agrobusiness, des pro-armes et des Évangélistes.

Il compte, par exemple, s’opposer au mariage pour tous et faciliter l’accès aux armes. Ce sont ses deux mesures emblématiques.

Et puis, il est député depuis 30 ans et n’a proposé que deux projets de loi. ! Le système, il en profite bien. Et il faut penser aussi aux 97 millions de Brésiliens qui n’ont pas voté pour lui (la somme entre tous les candidats, les votes nuls, blancs et les abstentionnistes).

Q: Autre thème sur lequel il a su consolider son électorat, la violence dans la société brésilienne. Il brille par son opportunisme tant le problème semble endémique…

R: Le Brésil est un des pays qui tue le plus au monde avec 63 000 morts en 2017. L’année dernière, le pays a battu un triste record. Le Brésil a été le premier pays au monde en nombre de meurtres de divers groupes de personnes : jeunes hommes noirs, personnes LGBTI, défenseurs des droits humains, paysans, population traditionnelle et police, selon Amnesty International.

Marielle Franco, militante et élue au conseil municipal de Rio de Janeiro. Elle a été assassinée le 14 mars 2018. Elle militait, notamment, contre les violences policières subies par les Noirs. (source Veja Abril).

Nous n’avons, certes, pas un grand lobby affiché d’armes comme la NRA aux Etats-Unis. Mais, c’est le même principe. Bolsonaro prétend qu’il va faciliter l’accès aux armes pour contenter une bonne partie de la population qui n’en peut plus de l’insécurité. En tant que populiste, il lance des grandes lignes floues pour instrumentaliser la peur des gens.

Q: Les grands propriétaires terriens représentent aussi un enjeu. Pourquoi ?

R: Il faut garder en tête que la société brésilienne est très hiérarchisée socialement, très ségréguée même. Ces propriétaires ont envie de garder le contrôle de leur manne et un accès souple aux armes leur permet d’y arriver. Il y a, certes, la violence urbaine mais dans les ruralités, la situation n’est pas meilleure.

Q: Habituellement, l’extrême-droite est davantage portée aux nues par les classes populaires. Mais dans le cas de Bolsonaro, c’est la classe moyenne qui a permis son ascension. Pourquoi, selon vous ?

R: Ces 15 dernières années, les classes moyennes ont pu bénéficier de la croissance économique du Brésil. Il y a eu beaucoup d’ascension sociale. Elles redoutent de retomber dans la pauvreté.

Le discours nationaliste de Bolsonaro leur fait écho et les rassurent, elles qui craignent de perdre leurs privilèges. Ajoutez à cela, le ras-le-bol de la violence et vous obtenez cette situation. Bolsonaro apporte une illusion de sortie de la violence à court terme.

Au-delà de ces explications, il faut dire qu’une partie de la société brésilienne est raciste, élitiste. Ces gens ont vu des pauvres, des Noirs, accéder aux fruits de la croissance.

Par exemple, voir ces populations prendre l’avion avec eux, privilégiés des classes moyennes aisés, a été mal vécu. Au Brésil, les pauvres prenaient le car jusqu’à il y a quelques années. Pas l’avion !

Q: Comment les classes populaires, justement, voient-elles son arrivée probable à la tête du pays ?

R: Il a obtenu 50 millions des votes. Évidemment que les classes populaires ont voté, en partie pour lui.

Le dénominateur commun de ses électeurs est la violence. Les gens en ont marre de vivre au milieu des trafics de drogues, des armes, des milices. Quand la police fait des descentes dans les quartiers populaires, elle tue.

Dans l’esprit de ces gens, Bolsonaro n’est pas parfait mais lui va régler le problème de l’ultraviolence. Comme il l’a dit, « un bon bandit est un bandit mort ».

Q: La lutte contre la violence, un argument valable qui atténue son côté pas vraiment social. Comme souvent avec l’extrême-droite, Bolsonaro n’est pas vraiment un homme tourné vers les pauvres…

R: Au Brésil, il y a 13 millions de chômeurs, dont beaucoup de gens qui n’ont plus l’espoir de trouver un boulot. Bolsonaro s’en fiche. A l’économie, il a déjà annoncé, comme ministre , Paulo Guesdes. C’est un ultra libéral, ancien banquier. C’est lui qui a bâti son programme économique.

Dans certaines régions, où l’Etat est absent, les gens sont pour un libéralisme à outrance. Son élection n’est pas un choix fait pour les plus démunis. Plutôt pour les plus privilégiés.

Q: Jair  Bolsonaro est souvent comparé à Donald Trump. S’il devient président, va-t-on assister à la « Trumpisation » du Brésil ?

R: Je ne crois que ce soit comparable. Au Brésil, on a une démocratie fragile, contrairement aux Etats-Unis. Les institutions y sont très fortes, ce qui est un solide garde-fou contre toute dérive autoritaire.

Pour moi, Trump ce n’est pas la bonne comparaison. Bolsonaro rappelle davantage Rodrigo Dutertre, président des Philippines, ancienne figure du grand banditisme. Selon moi, c’est un malade mental qui est dangereux et utilise des méthodes problématiques.

Q: Croyez-vous que JMB, une fois élu, puisse endosser, malgré tout, le costume de président de tous les Brésiliens ?

R: S’il devient président du Brésil, Bolsonaro ne sera pas le président de tous les Brésiliens. Selon lui, les activistes et les mouvements sociaux sont des « bandits ».

Idem pour les militants des Sans terre, (qui s’appuient sur la Constitution pour utiliser les terres afin produire des produits de consommation). Il parle d’eux comme des « terroristes ».  A aucun moment, il ne sera un président national.

Le Brésil n’est pas la France. Nous n’avons  pas la même histoire, pas les mêmes repères de la Constitution. Il devrait, déjà, être en prison avec tout ce qu’il a dit.

Le Brésil va glisser vers un régime autoritaire. D’ailleurs, l’un de ses fils, lui-même élu, a déclaré sur Facebook : « Haddad est le dernier candidat de Gauche du pays. On va leur mettre la corde au cou ». Cela veut tout dire.

Propos recueillis par Nadia Henni-Moulaï

Lire le communiqué de Autres Brésils sur les élections: ICI

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.