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Revenant(s) des terrains du jihâd

5 décembre 2018
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Revenant(s) des terrains du jihâd

[#Série d’analyses] 

MeltingBook publie en exclusivité une série de 10 analyses tirées du livre : Abécédaire du jihadisme post-daesh : Analyses Témoignages Perspectives (2018). Un ouvrage collectif sous la direction de Moussa Khedimellah.

La septième analyse : celle de Bernard Godard, consultant auprès du Bureau Central des Cultes du Ministère de l’Intérieur, ancien fonctionnaire français des renseignements généraux. Il s’est spécialisé dans deux sujets en particulier : l’islam en France et la montée de l’islamisme radical en France. 

Le revenant est l’esprit d’un mort qui revient parmi les vivants, selon l’acception commune. Beaucoup de récits, littéraires ou cinématographiques cantonnent les « revenants » dans les demeures qu’ils auraient quittées et dans lesquelles ils reviendraient pour troubler les vivants qui les occuperaient indûment.

Plus inquiétants sont les revenants-zombies, ces mort-vivants arrachés à la condition humaine et qui viennent hanter de manière menaçante les vivants le soir sur les chemins sombres.

>> À LIRE SUR MELTINGBOOK :

Les autres analyses du livre collectif : Abécédaire du jihadisme post-daesh : Analyses Témoignages Perspectives (2018), sous la direction de Moussa Khedimellah 

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Plus récemment, des séries télévisées ont repris le thème, évoluant entre le style « gore » et des interrogations plus spiritualistes. Le dictionnaire retient quand même que le revenant peut aussi être une personne familière dont la « réapparition » serait un phénomène incongru, quelqu’un dont on avait perdu le souvenir ou la trace.

Cela provoque un premier sentiment de surprise, puis soit une gêne : « Allons, bon ! Pourquoi donc revient-il? », comme s’il venait troubler un ordonnancement qui se serait installé paisiblement et sans lui, soit une joie à l’image du fils prodigue qui revient implorant le pardon de celui ou ceux qu’il avait quittés brutalement.

Le « revenant » familier inquiète, réjouit ou amuse même.

Alors qui sont les « revenants » de Raqqa ou de Mossoul ? Et comment doit-on les recevoir ?

Dans le terme « revenant » pour ces djihadistes, on a un peu implicitement entendu qu’ils étaient déjà des sortes de « zombies », qu’ils avaient abandonné une part d’humanité, qu’ils avaient franchi une frontière invisible en revenant d’un enfer dans lequel ils auraient définitivement perdu une part d’eux-mêmes, entraînant leurs propres enfants, ces « lionceaux » de Daesh, dans leur spirale mortifère.

On avait tellement dit qu’ils avaient pris un aller-simple pour le califat, afin de vivre une apocalypse proche qui verrait le triomphe de l’islam. Le retour signifie l’abandon de tous les espoirs placés dans la foi dans une réparation des humiliations subies par la Oumma et le sentiment de toute-puissance du « sur-musulman » tel que décrit par Fethi Benslama.

Peut-on tendre main à ceux qui ont frôlé l’enfer, ont le goût du sang et des images de cruauté encore présents en eux, quand ils ont en ont été eux-mêmes les acteurs ?

Certains de ces revenants ont même failli ne plus pouvoir revenir justement. Déchus de leur nationalité française et sûrement rejetés par un autre pays à la nationalité duquel on voulait les assigner, ils auraient alors été de vraies « âmes errantes ».

Mieux encore, sur les plus de 700 français encore en Syrie et en Irak, le parquet de Paris a décidé de juger certains que l’on suppose décédés mais dont la preuve de la mort n’a pas pu être avérée, à la suite d’une opération-suicide ou d’un bombardement. L’éventuelle usurpation de l’identité du mort par un « revenant » a rendu nécessaire un jugement afin de formuler un mandat d’arrêt envers « celui » qui reviendrait.

L’ensemble des pays concernés par ces départs, au premier rang desquels la Russie ou les républiques d’Asie centrale, ne souhaitent pas voir leur retour.

La France quant à elle a officiellement déclaré qu’ils expieraient en Irak, quand ils y ont été capturés, leurs crimes ou leurs fautes. En ce qui concerne les djihadistes de Syrie, une ambiguïté flotte : le journal Le Monde confie que le Président de la république lui-même souhaite qu’il y ait le moins de prisonniers possibles.

On ne souhaite pas revoir ces « revenants ». Le candidat Fillon quant à lui souhaite clairement leur disparition sur place et établir une déchéance de nationalité dès que possible. La réponse sécuritaire, celle de la « judiciarisation de toute personne revenant de Syrie » élude la question centrale : comment « désembrigader » ces « revenants », comment les faire revenir parmi les vivants ?

On concède cependant que les plus de 400 enfants dont 19 combattants doivent faire l’objet d’une attention particulière. Mais comment réhabilite-t-on ou réinsère-t-on des enfants dont certains ont commis des crimes dès l’âge de dix ans ?

On concède aux « revenantes », qui seraient plus de 260, un certain avantage. Mais certaines ont prouvé, tout en n’étant pas combattante, qu’elles avaient joué au sein du « Califat » un rôle qui est loin de leur accorder l’excuse de la recherche du « prince charmant » selon l’expression d’une « déradicalisatrice professionnelle ».

Depuis 2013, cette image de la « fille prodigue » s’est estompée, même si différents témoignages de certaines « revenantes » ont pu vérifier l’enfer qu’elles avaient rencontré. Celles-ci, au péril de leur vie, ont pu rentrer avec leurs enfants sans pouvoir complètement convaincre des jeunes filles irréductibles qui ont fomenté en France même des attentats.

Mais d’autres, à l’image des garçons, ont pu démontrer, au-delà d’un comportement apparemment « normalisé » qu’une fracture profonde, assimilable à une incapacité à comprendre les crimes commis sous leurs yeux, demandait à être réparée.

Car les « revenants », pour beaucoup d’entre eux, peuvent être comparés à des « zombies » en ce qu’ils ne sont pas « revenus » au fond des « lectures » fallacieuses et meurtrières de ces portions tronquées des textes sacrés.

Leur croyance ferme en un islam « primaire », produit d’une sous-culture accumulée dans un bricolage salafiste et une utopie sanguinaire qui ne méritent même pas le qualificatif d’idéologie, reste pour beaucoup encore profondément enfoui dans leurs consciences.

Cet assemblage, au sein duquel les griefs victimaires et complotistes ne sont pas les moindres nécessite l’engagement de toutes les parties prenantes, au premier rang desquelles les familles et les structures médico-sociales.

Le milieu carcéral a timidement engagé une mue ces dernières années face au phénomène de la radicalisation.

Il est le pivot le plus important pour faire face à l’incarcération des revenants. Si elle ne s’accompagne pas d’une politique vigoureuse de « réhabilitation », cela reste un phénomène explosif. On le sait déjà depuis trente ans, la présence de détenus classés « terroristes » dans un établissement pénitentiaire peut avoir un effet d’empathie dangereux.

Il faut considérer les « revenants » incarcérés comme des prisonniers extraordinaires. Les politiques pénales telles que les séances de « prise de parole » parmi les détenus volontaires n’ont pas produit l’effet escompté en raison de la résistance des plus déterminés dans leur haine, à y participer.

Les politiques alternatives, telle que la pose du bracelet électronique, n’ont de signification que si les systèmes de suivi revêtent un caractère exceptionnel. Face à ces criminels, pour la plupart, d’un nouveau type, un tissu dense d’acteurs sociaux, médicaux et religieux, qui, sans relâche accompagne leur évolution, s’avère indispensable.

Par Benard Godard

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