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#ÉDITO Twitter, ou la conversation sans éthique

« La priorité n°1 de Twitter est de garantir des conversations sereines ». C’est ce que déclarait Damien Viel, directeur général de Twitter, au Figaro, le 11 février 2019. À la lumière de la “Ligue du Lol”, sorte de #MeToo des médias, difficile de ne pas verser dans le sarcasme.

D’autant que Damien Viel, depuis sa nomination en 2015, répand la bonne parole autour de ce réseau social. Selon lui, « Twitter permet d’engager la conversation » nourrissant, « le débat citoyen. » Clash, polémiques, controverses inondent, pourtant, le réseau.

Ainsi, l’ADN de Twitter, une conversation mondialisée dans laquelle l’on intervient à sa guise, servirait cette « agora », instrument suprême de la démocratie ?

Quand l’utopie tutoie l’hypocrisie

En 2019, qui peut (encore) croire que Twitter sert la conversation avec l’éthique requise ? Le cyberharcèlement subi par les victimes de la “Ligue du Lol” illustre une fois de plus les dégâts permis par la configuration même de ce réseau.

Imaginez-vous, dans la rue ou le métro, vous glissant, souvent de façon péremptoire, dans la conversation de passants ? Faire sur les plateformes sociales virtuelles ce que l’on ne fait pas, dans la vraie vie, ne procède t-il pas d’un paradoxe criant ?

Une preuve de désaffiliation entre “ce que je suis vraiment” et “ce que je veux faire croire de moi”.

Sur Twitter, je ne suis pas moi, mais bien une créature créée de toute pièce. Et pour que cela fonctionne, je me soumets, docilement, aux codes du réseau.

Vanité, arrogance, mégalomanie

À plusieurs reprises, je me suis surprise à adopter une posture agressive et fabriquée. Avec un objectif, crier fort, me faire remarquer plutôt que de faire entendre mes arguments. Pas étonnant. Narcisse n’est jamais très loin de l’oiseau bleu.

L’analogie entre l’influence et Twitter ne surprend pas. Beaucoup associent ce réseau au microcosme parisien de journalistes, de politiques et de personnalités, l’arrogance, la vanité, la violence et même la mégalomanie y débordent.

Une palette de travers qui donne à ce réseau une teinte clairement toxique. Et effacent, malheureusement, les profils mesurés, adeptes de la complexité.

Car la nuance, contrairement à la philosophie de Twitter, n’est pas consensus. Elle est avant tout un rempart ultime à l’analyse schématique.

Dans Le Monde du dimanche 10 février, Romain Badouard, maître de conférences en Sciences de l’information à l’Institut français de presse (IFP) s’inquiète de la disparition des « voix progressistes » de Twitter. Elles sont de plus en plus nombreuses à s’éloigner de l’oiseau bleu.

Il l’explique dans son livre, Le Désenchantement de l’Internet : désinformation, rumeur et propagande (FYP Éditions, 2017) :

« Depuis le début des années 2010 et l’arrivée de militants plus radicaux, la violence et la confrontations ont explosé. Les trolls ont là pour défendre la liberté d’expression mais (…) plus ils y ont recours, plus ils nuisent et plus les modérés démissionnent. Cela assèchent le débat public », prévient-il.



Comme dans la presse, ce qui fait vendre, c’est le trash : le sang, la nudité, les polémiques autour l’islam et depuis peu les attaques contre les féministes.

Imaginer un Twitter, pétri d’amour et de mansuétude est, tout simplement, impossible.

Comble du cynisme, rappelons que la compagnie, cotée en bourse, est une émanation du capitalisme ravageur, pourfendu par bon nombre de membre du réseau.

La télé-réalité a infusé notre société

Alors, attribuer, comme le fait le numéro 1 de Twitter France, des vertus conversationnelles et citoyennes, à Twitter relève, manifestement, de la malhonnêteté intellectuelle.

Tout cela me fait dire à quel point, je refuse d’être l’instrument de mastodontes du digital. D’ailleurs, je ne peux m’empêcher d’oser un parallèle.

En 2001, l’arrivée de la télé-réalité, avec Loft Story diffusé sur M6 avait marqué un changement de paradigme. Pour la première fois, on fabriquait une communauté, épiée jour et nuit, dont les agissements et paroles seraient filmés, commentés, analysés, applaudis, vilipendés.

Deux décennies plus tard, l’esprit de la télé-réalité a infusé notre société, trouvant un nouveau centre de gravité vers les réseaux sociaux, là où la mise en scène de sa propre image est (souvent) une règle tacite.

La “réalité” n’a plus besoin de la “télé”. Elle se met, dorénavant, en scène sur Twitter, Instagram ou Facebook.

Pourquoi conserver mon compte Facebook, alors ?

En tant que journaliste, les réseaux sociaux sont nécessaires.

Et puis, j’y choisis mes amis. Et même si ce n’est pas toujours vrai, je ne suis pas à la merci de la vindicte virtuelle, de ces meutes anonymes vomissant leur bile à chaque tweet.

Je ne suis pas, non plus, à la merci de détracteurs qui me feraient exister, dans leur grande magnanimité, dans un vortex de polémiques, d’attaques ou d’injonctions.

Et si chacun voit midi à sa porte, ces affaires de cyberharcèlement sonne le tocsin.

En tant que citoyen, il est temps d’interroger la finalité de sa présence sur les réseaux sociaux. Valoriser son travail, suivre l’actualité, contacter des experts. J’ajouterais aussi, combler une solitude.

Dans ce fourre-tout virtuel, l’isolement me saute aux yeux. Récemment, une étude menée par le Centre de recherches sur les médias et la santé (Université de Pittsburgh, États-Unis) montre que les réseaux sociaux échouent à nous donner le sentiment d’être connecté aux autres.

Pis, les interactions négatives accentuent l’impression de solitude. Sans parler de la « Fear of missing out » (FEMO), définie par Dan Herman, marketer américain comme la « peur de manquer quelque chose ».

D’ailleurs mon compte Facebook, à bien des égards, me fait penser à la place du village où chacun épie l’autre, dans un espace circonscrit.

Une bulle. Raison de plus de s’entourer d’individus de qualité, calmes, raisonnés, ouverts au dialogue, capables d’argumenter. Car la conversation sereine est possible. Mais, comme pour le rire, pas avec tout le monde.

Gif de Une : Sarah Rogers/The Daily Beast

Entrepreneur des médias, Fondatrice de MeltingBook, Directrice de la publication et des Éditions MB.

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