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“L’armée algérienne va-t-elle repenser son accès à la rente des hydrocarbures ?”





[#Interview Amel Boubekeur, sociologue et chercheuse à l’EHESS revient sur la situation en Algérie alors que l’armée vient de lâcher le président Bouteflika.]

Par quels mécanismes est-on arrivé à la décision de renoncement au cinquième mandat ?

Amel Boubakeur : Historiquement, le pouvoir algérien a toujours instrumentalisé les crises qui ont émaillé la vie politique algérienne et ce afin de se maintenir en place.

Amel Boubekeur, sociologue et chercheuse à l’ENS ET l’EHSS.

Il a toujours créé des impasses institutionnelles pour empêcher leur résolution de manière transparente et pluraliste, et ainsi se présenter comme seul recours possible à une sortie de ces mêmes crises en initiant lui-même des transitions qui préserveraient ses intérêts.

Ben Bella l’a fait en 1962 en marginalisant l’assemblée constituante, Boumediene en 1965 en prenant le pouvoir au nom d’un « redressement révolutionnaire » militarisé, et les généraux Janviéristes en 1992 en obligeant Chadli à démissionner et à dissoudre l’assemblée.


Le rôle de l’armée est le principal tabou de cette séquence historique qui doit amener à un changement de régime.

AMel BoubEkeur, Sociologue, chercheuse à l’ENS et l’EHSS.


C’est également à travers cette pratique de transition sans réforme du pouvoir qu’il faut comprendre la nomination en tant que présidents de Zeroual en 1995 et de Bouteflika en 1999, chargés d’incarner l’idée d’une réconciliation post-guerre civile sans justice transitionnelle et le retrait apparent de l’armée des cercles décisionnels.

Annuler les élections d’avril 2019 en maintenant Bouteflika comme figure présidentielle est également conçu comme un moyen de provoquer une crise de succession interne au régime tout en préservant son monopole sur les institutions et les ressources de l’Etat.  

Seulement, cette fois le refus unitaire des algériens d’accepter quelque solution que ce soit émanant du régime en maintenant la pression des manifestations a changé la donne. Ce n’est pas une résolution de crise à laquelle le pouvoir est cette fois confronté mais la nécessité d’un changement de régime, ce dont il s’est montré incapable en quatre mandats.

Quel impact a donc eu la structuration du mouvement populaire ?


A.B: L’impact principal est d’avoir créé une nouvelle légitimité populaire qui fait consensus et qui annihile complètement toute tentative de récupération de la transition par le régime.


Cette légitimité que manifestent les algériens tient à la volonté d’autonomiser les institutions politiques de leurs pays, après s’être longtemps crus condamnés à survivre aux nuisances du régime en désertant la vie politique officielle.

“Macron arrêter de soutenir la mafia algérienne et les 40 voleurs.” ©N-H Moulaï



En ne reconnaissant plus l’autorité de leurs ministres de tutelle ou représentants parachutés, les artistes, enseignants,  fonctionnaires, avocats et magistrats et tous ceux qui aujourd’hui construisent pacifiquement au niveau régional ou local des structures qui in fine seront en charge d’accompagner la transition, contribuent à isoler le régime et à le vider de sa légitimité à dire ce que doit être le « peuple » et sa représentation.


Quelle place occupe la menace souvent brandie pas le régime, d’une main de l’étranger qui pourrait déstabiliser le pays ? Comment les algériens ont-ils perçu les déclarations d’Emmanuel Macron saluant la décision d’A. Bouteflika ?



A.B : Là aussi, les manifestants ont devancé cet argument classique du pouvoir algérien en refusant très clairement dès le début de leur protesta toute ingérence étrangère dans le rapport de force qui les opposent au régime.


Le fait de dire comme ils le font « c’est une affaire de famille » rend inopérant toute instrumentalisation idéologique aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. C’est bien les gouvernants et militaires algériens qui sollicitent la protection de Washington ou Paris.


Ce qui est reproché à Emmanuel Macron, c’est de soutenir un régime non seulement illégitime mais qui plus est illégal puisqu’ayant violé les prescriptions constitutionnelles les plus élémentaires.


Pendant que certains médias français expliquent le refus de l’ingérence étrangère par la « rancœur » que les manifestants entretiendraient vis-à-vis de « l’ancienne puissance coloniale », les algériens eux échangent des informations sur le détournement d’argent que permettent les accords gaziers et pétroliers ou les contrats de vente d’armes entre les décideurs algériens et leurs partenaires internationaux et appellent la banque d’Algérie à bloquer tout transfert d’argent de leur part vers ses mêmes pays.  

Maintes fois pointé, le rôle de l’armée n’est toujours pas clair. Quelle est la part du fantasme sur son rôle dans ce soulèvement ?

A.B. : Le rôle de l’armée est le principal tabou de cette séquence historique qui doit amener à un changement de régime.

Si les algériens ont été rassurés par l’absence de répression majeure des manifestations de la part des forces de sécurité, la peur d’une intervention militaire en prétextant comme en 1991 l’Etat d’urgence pour reprendre le contrôle de la situation est réelle. A chaque veille de manifestation, des mises en garde sur le fait que l’Armée serait aux portes d’Alger sont diffusées sur les réseaux sociaux. On ne sait pas par qui ces messages sont émis, mais ils ont clairement pour but de maintenir les algériens dans la peur de demander des comptes aux forces de sécurité. Pourtant, le slogan » djiych chaab khawa khawa » (l’armée et le peuple sont frères) ne pourra se concrétiser politiquement et institutionnellement que si l’Armée et ceux qui la composent acceptent de prendre position par-delà la posture de façade de neutralité héritée de la transition post-guerre civile. L’armée va-t-elle accompagner la transition en repensant ses privilèges dont son accès à la rente des hydrocarbures ?

La nécessite de clarifier la relation entre les pouvoirs civils et militaires ne date pas d’aujourd’hui. Elle est au cœur de l’impossibilité pour l’Algérie de se doter d’un Etat fonctionnel depuis 1962.

L’Algérie n’a jamais cherché à faire du soft-power à travers sa diaspora. Sous la pression des manifestants, la donne est-elle en train de changer ?

A.B : Le changement ne viendra certainement pas du régime qui s’est toujours construit sur le « tout sauf l’intervention du peuple dans nos affaires ».


Si les diasporas ont aussi été clientélisées à travers les amicales du FLN et les petites combines consulaires, elles n’ont jamais été mobilisées à grande échelle dans les propagandes du régime, comme ont pu l’être les communautés tunisiennes à l’époque de Ben Ali ou certains franco-marocains encore aujourd’hui.  


Par contre, la mobilisation très importante des algériens de l’étranger, alors que leur vie communautaire est par ailleurs très faible comparées aux autres groupes immigrés, peut-être l’opportunité d’un nouveau type de solidarité avec les algériens d’Algérie.


Il faut noter que le rôle politique des Algériens de l’étranger depuis la colonisation n’a jamais été retranscrit dans les récits de l’Histoire officielle, que ce soit lors de la guerre d’indépendance, à travers leurs mobilisations, leur soutien financier ou en tant que relais d’information.

Là on voit que depuis l’Algérie-même, il y a des appels en direction de la diaspora, à Londres, Paris  ou Montréal, pour qu’elle fasse pression sur son pays d’accueil ou de naissance afin d’influer sur la situation.

Le régime a toujours joué de la division entre les Algériens et sa diaspora. Finalement, il a sous-estimé le lien qui les unit…


A.B. : Ce soulèvement est à vrai dire aussi une façon pour la diaspora de se reconnecter avec la réalité politique algérienne  et de s’y inscrire autrement qu’en s’enorgueillant des discours de Boumediène à l’ONU, ou autres récits lyriques d’un nationalisme d’un autre temps, souvent transmis par les parents des jeunes algériens nés à l’étranger.

La posture que les diasporas entretiennent vis-à-vis de l’Algérie en l’idéalisant pour compenser leur sentiment de perte et d’exil tout en refusant de s’investir de trop près par peur d’être déçues va sans doute laisser place à un vrai sentiment de responsabilité dans cette lutte pour une Algérie nouvelle où elles auront toute leur légitimité.

Entrepreneur des médias, Fondatrice de MeltingBook, Directrice de la publication et des Éditions MB.

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