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Lyes Louffok: « La protection de l’enfance en France est anti-républicaine »

Les enfants placés, Lyes Louffok (1) connaît. Il l’a été. France 3 diffuse demain, « Enfants placés, les sacrifiés de la République », un documentaire de Sylvain Louvet, dont Lyes Louffok est à l’origine. Une enquête choquante sur la façon dont l’Aide Sociale à l’Enfance, grâce au silence de l’Etat, couvre les sévices infligés aux enfants accueillis. Une plongée au cœur de l’indignité républicaine.


Q : Ce mercredi, France 3 diffuse le documentaire « Enfants placés, les sacrifiés de la République » de Sylvain Louvet. Vous êtes à l’origine de cette enquête édifiante. Après votre livre, Dans l’enfer des foyers », pourquoi ce documentaire ?

R : Cette enquête a été initiée par Sylvain Louvet que j’ai contacté il y a un an. Après mon livre sur mon histoire dans les foyers, j’ai commencé à recevoir beaucoup de messages d’enfants placés qui me racontaient ou m’alertaient sur leur situation.

Q : Beaucoup, c’est combien ?

R : Trois à quatre messages par semaine. À un moment donné, je me suis dit que je devais en faire quelque chose. J’ai commencé à les poster sur Twitter avec des captures d’écran.

Q : Cette nécessité de montrer ce qu’habituellement, on ne montre pas…

R : Oui. Je me suis dit qu’il fallait montrer ce qu’il se passe dans ces dispositifs de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Justement, la diffusion de ce documentaire en prime time sur France 3 s’inscrit dans cette volonté.

Q : Que révèle ce documentaire dont vous avertissez sur les scènes choquantes ?

R : Cette idée de montrer la réalité suit le documentaire consacré aux EHPAD, diffusé en septembre 2018 par Envoyé Spécial. J’ai pensé qu’il fallait aussi montrer la violence subie par les enfants placés.

Le documentaire a, essentiellement, été tourné en Corse, Gironde et Ile-de-France. Il montre en caméra cachée les maltraitances très graves infligées aux enfants.

Parmi les dysfonctionnements, la cohabitation forcée d’enfants agresseurs avec les enfants victimes.

Par manque de places ou de volonté politique, on laisse des victimes face à leurs bourreaux.

Q : L’une des séquences incrimine clairement les pouvoirs publics…

R : Oui. Par exemple, on a un élu en Corse à qui l’on expose le cas d’une famille d’accueil.

Reconnue coupable de maltraitance, elle a néanmoins conservé son agrément.

L’élu répond : « vous pensez bien que si l’on commence à licencier les familles d’accueil qui ont commis des maltraitances, on en aura plus ! » Mais, tout cela ne date pas d’hier…

Q: Vous dites en vouloir aux générations précédentes d’enfants placés. Pourquoi ?

R : J’ai écrit mon livre parce que j’en ai aussi beaucoup voulu aux générations passées. Je les ai écouté raconter leurs expériences.

Or, elles n’ont jamais tenté de dénoncer ou d’alerter !

Elles auraient dû prendre la parole et penser aux enfants après eux !

Q : Au-delà des expériences individuelles, les pratiques de l’ASE révèlent une vraie atteinte à la devise républicaine d’égalité et de fraternité. Comment expliquez-vous le manque de volonté politique ?

R : L’assistance publique, la Dass et maintenant la protection de l’enfance ont toujours été l’angle mort des politiques publiques.

L’ASE est une compétence départementale donc chaque département fait sa cuisine de son côté. Du coup, pour les enfants placés, c’est un peu la loterie russe.

Q : En fonction du bon vouloir des départements…

R : Oui. En fonction des moyens et de la volonté des élus, on va avoir des disparités avec l’absence de dispositifs de contrôle, la main légère sur la délivrance d’agrément…On ne peut plus fonctionner comme ça.

Ce n’est pas égalitaire. C’est même anti-républicain.

Q : Il y a des départements défaillants et d’autres plutôt actifs. Existe-t-il une cartographie ?

R : Non, mais on sait que des départements comme le 93 sont en mauvaise position alors que la Loire-Atlantique ou même la Gironde ont mis beaucoup d’actions en place.

Dans les Landes, l’ASE a fait, aussi, un travail remarquable. Mais, globalement, il faut prendre conscience que c’est un problème systémique.

« J’en ai marre que ce soit des professionnels qui parlent à notre place. On peut être maîtres de nos récits. »

Q : Finalement, les politiques, s’ils le voulaient auraient les moyens de réintégrer ces enfants dans le giron de l’égalité républicaine. Ils ne le font pas. Est-ce que cela interroge le rapport aux enfants dans notre société ?

R : C’est une question éminemment politique. L’ASE représente le deuxième poste budgétaire en matière sociale après le RSA.

Mais, on le sait très bien. Aucun président de département ne va se faire élire sur la base de son programme ASE.

Mais au-delà des départements, c’est surtout l’effacement et les silences d’Agnès Buzyn, ministre de la Santé, qui pose questions. D’ailleurs, elle a fait moins de déplacements sur ce sujet qu’Emmanuel Macron…

Q : Elle n’a toujours pas répondu pour débattre face à vous demain soir sur France 3, d’ailleurs…

R : Elle a répété que ce sujet ne concerne pas le ministère, mais le département. C’est pas un sujet glamour les enfants placés…

Q : Comment interprétez-vous ce désintérêt ?

R : Déjà, nous n’avons plus de ministère de l’Enfance, ce qui est catastrophique.

Sans ministre pour incarner et porter ces questions au parlement, l’ASE reste cantonnée à une dimension départementale. Cela devrait être un sujet de salubrité publique.

Je suis membre du Conseil national de la Protection de l’Enfance, une instance rattachée auprès du Premier ministre.

Cette instance est inscrite dans la loi pour conseiller le gouvernement.

À ce jour, aucun fonctionnaire n’a été détaché pour gérer ce conseil. La ministre, elle ne nous a jamais rencontrés.

Q : Emmanuel Macron avait annoncé la nomination d’un Haut-commissaire à la protection de l’Enfance. Qu’en est-il ?  

R : La nomination était prévue pour le 15 décembre maximum. Mais, toujours rien…

Q : Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’Égalité entre les hommes et les femmes, aurait-elle pu faire bouger les lignes ?

R : C’est assez catastrophique. Elle ne peut pas être la ministre de tout et de rien. Et depuis le fameux article 2 de la loi contre les violences sexuelles et sexistes, elle a perdu la confiance des associations. Ce qui me paraît impossible à regagner.

Q : Au-delà des enfants placés, la réalité la maltraitance semble être bien amoindrie 700 enfants meurent chaque année sous les coups d’adultes. Y-a-t-il un tabou français ?

R : Je pense. Cette réalité reflète la cruauté des adultes tout simplement.

Quand on regarde les réactions sur l’interdiction de la fessée, on se rend compte que pour faire progresser les droits fondamentaux, il y a toujours des résistances fortes.

La lutte pour le droit des femmes en est un exemple. Il faut le rappeler, les enfants sont vulnérables.

Ils ne connaissent pas leurs droits. Il faut donc plus les défendre.


(1) Lyes Louffok est éducateur en formation à Paris. Membre du Conseil national de la protection de l’enfance, il raconte « Dans l’enfer des foyers » (Flammarion), sa trajectoire « d’enfant-valise », balloté de famille en famille, maltraité, effacé même.

Entrepreneur des médias, Fondatrice de MeltingBook, Directrice de la publication et des Éditions MB.

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