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Pierre Tevanian décortique « la mécanique raciste »

27 avril 2017
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Pierre Tevanian décortique « la mécanique raciste »

Voici un livre qui pourrait servir de manuel intellectuel d’auto-défense contre l’horreur raciste : La mécanique raciste (La Découverte, 2017), de Pierre Tevanian. Dans ce livre à la démonstration implacable, le philosophe et militant anti-raciste examine, rouage par rouage, cette machinerie socio-économico-médiatico-politique qu’est la mécanique infernale de la haine ou du rejet de l’Autre, du différent.

Rien de moral dans cela, rien de l’habituel « le racisme, c’est pas bien », « touche pas à mon pote » et autres salmigondis creux.

Mais un éclairage brut, érudit, intelligent qui pose le racisme comme un objet construit, pire volontairement créé.

Dire la structure, pour éviter qu’elle n’étouffe, broie et aussi pour mieux la combattre. À lire…

Le racisme est parfois compris comme une simple question morale, au mieux pénale; mais en parlant de « mécanique », vous en faites une construction politique, sociale et économique. En quoi le racisme est-il une mécanique et peut-être un mécanisme ?

Pierre Tevanian

Pierre Tévanian

Pierre Tevanian: Le mot mécanique a plusieurs avantages. Il permet de parler de « système », de « machinerie ». Cela dit que c’est complexe, artificiel, imposant. Que c’est une construction. Le racisme ne renvoie pas à une simple responsabilité morale et individuelle.

L’autre préjugé que ce mot combat est que le racisme serait d’ordre naturel.

Il est une construction, il est culturel, historique, politique, avec des ressorts économiques, juridiques. Il n’est en rien une pulsion naturelle qui serait présente en nous de toute éternité, face à laquelle la culture serait la solution. Ce qui reviendrait d’ailleurs à l’excuser. La fameuse peur de l’Autre peut exister mais elle est toujours construite.

Penser l’inverse est un préjugé malfaisant dans la mesure où admettre que c’est un penchant naturel en chacun de nous devient une excuse pour le raciste, et une injonction faite à ceux qui le subissent d’être patient devant ce qui serait « naturel », donc inévitable – et impossible à éradiquer.

Vous dites que ce livre « est une réflexion de deux décennies de lutte contre le racisme ». Quelles évolutions avez-vous observé dans la définition du racisme et la lutte contre lui ?

P.T: À la fin des années 90, je me suis engagé dans la lutte pour les sans-papiers. Le débat était alors très polarisé sur l’immigration. Puis le discours a infléchi, la figure de l’Étranger, du sans-papier, sans disparaître totalement, a un peu quitté le devant de la scène.

Le 11 septembre 2001 marque alors le réinvestissement du discours raciste dans la figure du Musulman. Même s’il y avait eu une montée lente de ce phénomène avant, cet évènement a accéléré les choses. Les théories culturalistes en termes de chocs des cultures, l’orientalisme raciste qui s’est greffé sur les histoires de voile, tout cela par ailleurs était une histoire française ancienne.


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Mais il demeure d’autres formes de racisme qui prennent des formes moins bavardes et teigneuses que la focalisation sur L’Islam, comme le racisme anti-rom.

D’autres groupes peuvent subir des formes de racisme tout aussi violentes, mais qui passent moins par des campagnes politiques et médiatiques : une discrimination, une relégation, une surexploitation, une invisibilisation… Je note aussi que la notion de « communautarisme » est devenue le nom de code, dans des univers sociaux de plus en plus larges, pour parler des Noirs et des Arabes.

On assiste en fait, me semble-t-il, à une radicalisation, mais qui n’est pas celle dont on parle dans les médias. Elle est double. D’abord la radicalisation de toute une population victime du racisme.

Elle se radicalise dans la méfiance, dans ce qu’on pourrait appeler l’incroyance envers la religion républicaine : l’adoration du « pays des droits de l’homme », le mythe de l’égalité des chances, l’idéal d’intégration, le devoir d’hypercorrection, les vertus de la discrétion…

Cette radicalisation prend aussi dans une partie de cette population la forme d’une contestation politique irrévérencieuse, « impolie » comme dit Saïd Bouamama dans la postface du livre.

Et puis il y a une autre radicalisation, son équivalent en miroir, qui est celle de nos élites : la radicalisation d’un « intégrationnisme compatissant », toujours selon les mots de Saïd Bouamama, qui se mute en un « assimilationnisme autoritaire ».

C’est le passage d’un paternalisme bienveillant mais condescendant à une hostilité radicale de l’élite blanche républicaine.

C’est le mouvement qu’analyse tout mon troisième chapitre : quand le corps d’exception, c’est-à-dire celui qui subit le racisme, ne joue pas le jeu, quand il ne tient pas sa place, il y a alors une crispation en face, un « backlash », une réaction violente : le mépris d’un « corps invisible » ou « infirme » cède la place à la phobie, à la haine et à la « légitime violence » contre un corps perçu désormais comme « furieux » et menaçant.

Que faut-il entendre par « tenir sa place » ?

P.T: Il y a un ordre social et symbolique. Les places sont distribuées : décideurs, exécutants, subalternes, selon un système de classe qu’on appelle la division du travail capitaliste. Il y a aussi un système social et symbolique sexiste qui distribue les places en fonction du genre. Et enfin, il y a un ordre social et symbolique raciste qui distribue les places suivant qu’on est blanc ou pas blanc, Français « issu de la diversité » ou pas, « musulman » ou pas… On peut ainsi nommer un tuteur non musulman des Musulmans de France, Jean-Pierre Chevènement, ce qui n’est pas le cas pour les autres religions, et ce tuteur peut sans complexes rappeler « amicalement » ces Musulmans à la « discrétion ».

Pour revenir sur ce mot d’ « insolence » utilisé pour caractériser ceux qui ne restent pas à leur place, peut-on le rapprocher de la figure du  « black angry man/woman » qui traverse l’imaginaire américain ?

P.T: Ce mot, je ne l’invente pas. Il est utilisé, tout comme le mot « arrogance » d’ailleurs. Ce reproche d’insolence correspond à ce que j’appelle au corps furieux ou menaçant.

L’idéal type du système raciste est que le dominé reste à sa place de corps invisible, en rôle défini de discrétion. Qu’il rentre dans les cases prévues pour lui, comme le portier devant qui on passe sans noter sa présence.

Le racisme tend vers ce dispositif, où ce corps d’exception est invisibilisé. Quand ce corps d’exception sort de cette place, divers types de réactions sont possibles.

La plus bienveillante sera celle qui appréhende ce corps d’exception comme un corps infirme. On pourra aussi parler d’ingratitude, c’est là un mot souvent repris par Alain Finkielkraut d’ailleurs, quand le corps d’exception refuse ce paternalisme.

Il est frappant de noter que des formes de racisme haineuses et bavardes peuvent s’interpréter comme une radicalisation des gardiens de l’ordre social et inégalitaire au moment où ce même ordre est mis en crise.

Au moment exact où arrive une génération de jeunes femmes (ou hommes) ayant réussi, qui sont dans une posture consciente donc plus égalitaire que les autres citoyens français.

Ces femmes estiment que si elles veulent porter un voile, elles le peuvent, tout en allant à l’école, en faisant du sport, en travaillant. Ces colères ne sont pas portées sur les femmes voilées qui restaient à l’écart.

C’est cette prétention à l’égalité dans des espaces réservés de façon implicite qui a sonné le début de cette rhétorique sur la laïcité, la patrie, la République. Avant la domination raciste était tranquille. Désormais elle est inquiétée et devient donc teigneuse.

Comment cette radicalisation des élites s’est-elle traduite ?

P.T: D’abord par le ralliement, en 1997, de la gauche du gouvernement à une certaine politique sécuritaire, qualifiée alors de « réaliste » mais que je qualifierais plutôt d’idéologique, brutale, réactionnaire.

Avec aussi une vision anti-sociologique des choses, qui conduit à la fois au moralisme et au racisme culturaliste : si ce n’est plus l’ordre social qui est en cause et pousse certains individus à telle ou telle déviance, délinquance, violence, c’est alors l’individu qui est moralement pervers, ou bien les causes sont « culturelles » et on se tourne alors, une fois de plus, du côté des « moeurs » exotiques de certaines populations, du côté des « traditions archaïques » ou de la religion, en incriminant notamment la polygamie, l’Islam, la prétendue mauvaise éducation donnée par les mères maghrébines…

Avec toujours l’idée d’une matrice culturelle qui structure et « formate » tout musulman de manière totale, et toujours pour le pire.

Il suffit de noter les propos récents de l’historien Georges Bensoussan sur l’antisémitisme qu’on « tête comme au sein de sa mère » dans toutes les familles arabes. Toute une série de métaphores a éclos, qui justifie ce racisme respectable, universaliste et républicain, au nom de la liberté et de l’égalité.

J’appelle cela le paradoxe du racisme antiraciste : il consiste à partir d’une profession de foi antiraciste pour en déduire, en nationalisant et en racialisant les principes antiracistes, une supériorité civilisationnelle et donc une domination légitime : en gros, le racisme est mauvais, nous sommes antiracistes, nous sommes les seuls antiracistes, ou les plus antiracistes, donc nous sommes supérieurs aux autres peuples – un sophisme que je résume aussi par cette formule : nous sommes la race supérieure de ceux qui ne croient pas aux races.

J’appelle cela l’antiracisme racialisé. On voyait déjà ce mécanisme en action au 19e siècle pour justifier la colonisation, et ce processus de racialisation des principes politiques progressistes pour les retourner en instrument de domination s’est décliné aussi sur d’autres thématiques que l’antiracisme : la démocratie, la laïcité, le féminisme…

Nous sommes les démocrates donc nous pouvons coloniser tel peuple qui ne l’est pas, nous sommes les féministes donc nous pouvons dominer tel groupe de femmes qui ne l’est pas… Tout cela s’est cristallisé en 2004, avec la loi sur le voile, après une année de matraquage médiatique assourdissant.

Je note d’ailleurs que dans toute cette séquence le FN a été singulièrement absent, extérieur, peu actif, même si désormais il récupère plus que tout autre ces thématiques pseudolaïques ou pseudo-féministes.

On parle souvent de lepénisation des esprits, mais si ce mot a une pertinence il ne doit pas forcément désigner la reprise de constructions lepénistes par le reste du champ politique, médiatique ou culturel : il y a aussi le phénomène inverse, à savoir la récupération par le FN de thématiques qui n’ont pas été construites par lui, comme ces monstres idéologiques que j’appelle le néo-laïcisme racialisé, le féminisme maternaliste, lui aussi racialisé, ou même l’antiracisme racialisé.

Certaines de ces thématiques étant d’ailleurs issues d’une histoire plus longue qui est celle du colonialisme, qui implique la droite républicaine mais aussi la gauche. Ce sont donc d’autres qui ont préparé le succès du FN, en produisant des thématiques et un champ lexical racistes.

Par exemple, l’usage polémique et injurieux du « communautarisme », qui est devenu le nouveau nom respectable du « sale Arabe », mal civilisé et se complaisant dans l’entre-soi ou voulant imposer « ses mœurs communautaires », n’est pas une invention du FN, même si désormais c’est bien le FN qui en est le plus coutumier.

Le FN ne l’a récupéré qu’en bout de course : c’est au départ Alain Finlkielkraut qui diffuse ce vocabulaire et cette vision, ou Pierre-André Taguieff, ou Jean Pierre Chevènement, des gens qui se positionnent comme « la Gauche républicaine », puis des gens comme Sarkozy et son parti…

Quelles sont les thématiques de ce racisme « respectable » ?

P.T:  À chaque fois il y a légitimation de la mise sous tutelle de certaines populations. Par tutelle, j’entends surveillance et régime punitif spécial, en gros : moins de droits et plus de devoirs, et plus de sanction.

On retrouve ça dans le système colonial, mais aussi dans la double peine frappant les résidents étrangers, ou le devoir de discrétion exacerbé qui cible les musulmans.

J’ai repéré notamment trois stigmates récurrents qui servent à justifier ce traitement spécial : d’abord le stigmate du sexisme congénital (et donc l’instrumentalisation du féminisme).

Ensuite le stigmate du manquement à la laïcité, avec les débats autour du voile, de la nourriture halal, les horaires de piscine, le burkini, chaque année depuis 2003 il y a eu quelque chose. En enfin l’antisémitisme congénital, dont je parlais tout à l’heure..

Comment expliquer ce consensus médiatico-politico-intellectuel dans la construction de ce racisme qui vient d’en haut?

P.T: Question difficile… Ce que j’affirme en tout cas c’est que le racisme vient bien d’en haut. J’ai pu le vérifier aussi bien sur les thématiques sécuritaires que sur les campagnes sur le voile : il y a bien un racisme populaire, une opinion raciste qui s’exprime au quotidien et que des enquêtes peuvent enregistrer, mais on a tort de présenter cela comme une « demande » qui émanerait comme par génération spontanée d’un peuple mal dégrossi, que les dirigeants politiques ne feraient qu’écouter et satisfaire de manière « démagogique ».

Ce que j’ai observé au contraire en étudiant de près l’évolution des sondages, celle des campagnes politiques et celle du « bruit médiatique » sur tel ou tel thème, c’est plutôt un processus qui « vient d’en haut ».

Sur « l’insécurité » causée par les « sauvageons » comme sur « le problème du voile » ou « le communautarisme » porté par « l’islam », il y a d’abord des campagnes politiques lancées par des « entrepreneurs de morale », des propositions de loi qui créent un agenda gouvernemental ou parlementaire, puis un agenda médiatique qui se calque ensuite sur cet agenda politique et qui lui sert de caisse de résonnance, et enfin une opinion publique qui se met au diapason du bruit médiatique en se laissant imposer des problématiques, des priorités, des questions, des réponses, et un vocabulaire…

Sur l’insécurité comme sur le voile il a fallu d’abord des mois de battage médiatique, à sens unique, pour que les sondages évoluent petit à petit vers une nette majorité contre le voile et pour sa prohibition.

Je dirais donc que la construction du racisme, comme toutes les constructions, est le fait de ceux qui ont les moyens de construire quelque chose et de l’imposer, d’où ces trois champs principaux que je mets en cause : le champ politique ou plus précisément gouvernemental (les acteurs du champ politique mainstream), le champ médiatique (ou plus précisément des médias de masse) et enfin le champ intellectuel (là encore dans sa frange dominante, sur-médiatisée).

En gros, n’importe quel homme ou femme de la rue peut désormais insulter une femme voilée au nom de la laïcité et de la République, n’importe quel citoyen lambda non-musulman, dépourvu de toute position sociale, de tout titre scolaire, de toute culture académique, peut utiliser pour cela un mot comme « communautarisme ».

Mais si on fait la généalogie de cette insulte, ce qu’on va repérer est clairement un mouvement descendant, par cercles concentriques de plus en plus larges : on verra qu’au départ c’est un terme très peu employé, un terme très technique, presque ésotérique, issu des sciences sociales, et que le mot est ensuite redéfini, re-signifié, remobilisé de manière polémique par un petit groupe d’intellectuels, plutôt de gauche, richement dotés en capital économique, social et symbolique, familiers du pouvoir politique et dotés d’une confortable force de frappe médiatique (du coté notamment du Nouvel Observateur).

Puis les médias de masse (télés, radios) jouent leur rôle d’interface et de caisse de résonnance, et on se met petit à petit à entendre ce mot « communautarisme » dans des milieux de plus en plus divers et variés (toujours avec sa connotation péjorative et ses relents anti-arabes ou anti-musulmans) : d’abord dans les salles des profs, puis au bistro du coin…

Cela dit, pour finir sur une note moins désespérante, ce mouvement venant d’en haut n’est pas tout-puissant, il n’écrase pas toute résistance. Il y a aussi des conquêtes lexicales, idéologiques, politiques, qui viennent d’en bas et qui réussissent plus ou moins à s’imposer au sommet – et en l’occurence ce sont des avancées de l’antiracisme, non du racisme.

Hassina Mechaï

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