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Migrants : La solidarité des citoyens de Névache: Bernard (7/7)

1 avril 2018
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Migrants : La solidarité des citoyens de Névache: Bernard (7/7)

#HérosOrdinaires

Près de la frontière italienne, les habitants de Névache (Hautes-Alpes) redonnent un sens au mot solidarité en aidant des migrants. Melting Book vous propose de découvrir, à partir du lundi 26 mars, ces portraits réalisés par Fanny Genoux et Camille Pouyet. 

 

Tout au long de sa vie, Bernard Liger, 86 ans, ancien militaire issu de Saint Cyr et doyen des solidaires de Névache, a toujours eu affaire aux étrangers.

Chef de commando musulman pendant la décolonisation algérienne, plus tard travaillant dans l’Essonne et à Paris avec le « fonds d’action sociale pour travailleurs migrants », notre homme connaît le sujet sur le bout des doigts.

Ainsi, de par sa longue expérience concernant les populations de migrants, il a naturellement été choisi comme mentor par les citoyens aidants de Névache, qui font appel à lui pour ses conseils avisés, le respectant tant pour son intelligence diplomatique que pour son humanisme.

S’il possède de solides connaissances empiriques, Bernard connaît aussi très bien l’Histoire de la région, ce qui lui permet de situer les événements d’aujourd’hui dans une perspective éclairante.

Il nous explique ainsi qu’au Moyen-âge, le Briançonnais fut découpé en « escartons » qui obtinrent leur autonomie face au roi.

Ce fut le cas d’un escarton comprenant Oulx, Bardonnecchia en Italie et Névache. Ces trois communes sont ainsi soudées depuis des siècles, et encore aujourd’hui Bardonnecchia, par laquelle passent de nombreux migrants pour entrer en France, est plus « proche » de Névache que de Briançon.

De part et d’autre de la frontière, les citoyens communiquent et s’organisent pour gérer au mieux cette situation de crise migratoire.

Aussi, l’occupation du col de l’Échelle par les gendarmes entre les deux villes (voir notre carte) est mal vécue par la population : malgré les alliances historiques, la bureaucratie européenne ajoute son grain de sel en faisant de la zone frontalière « une zone d’interdiction et de surveillance renforcée », raconte Bernard, « où sur 10 km le long de la frontière, la police fait ce qu’elle veut » déplore-t-il.

Il évoque la complexité des textes juridiques relatifs à cette zone frontalière, qui pourrait expliquer en partie l’absurdité des réactions des autorités.

Bernard enchaîne les anecdotes ahurissantes sur le sujet :

« Un jour, la femme d’un de nos amis descendait deux jeunes migrants, elle se fait arrêter à Val des Prés, les gendarmes la sermonnent un moment et finissent par lui dire qu’elle peut repartir, mais qu’ils gardent les deux mineurs.

Elle rétorque qu’ils n’ont pas le droit, ils répondent « la loi c’est la loi, mais on a des ordres », à savoir les ramener à la frontière, alors c’est simple, les mineurs font le tour par Oulx et ils reviennent ! Certains, on les a vu passer 3-4 fois ! » déclare Bernard, grinçant.

« Ça veut dire que ça ne sert à rien ! Et les gendarmes le savent ! ».

On peut alors légitimement s’interroger sur la pertinence des moyens humains et financiers engagés dans cette répression des migrants et des citoyens aidants.

Concernant ces derniers, Bernard affirme que « pour le moment, nous avons une quarantaine de dossiers chez le procureur, mais personne n’est encore allé devant les tribunaux ».

Preuve si nécessaire que dans ce flou juridique l’intention des autorités est avant tout de dissuader les citoyens d’apporter leur aide.

Pourtant, il est évident que face à une telle situation, ces dernières sont elles-mêmes dépassées, et que l’aide des solidaires est nécessaire :

« Une autre fois, reprend Bernard, une autre personne descend à Briançon avec deux autres jeunes migrants. Les gendarmes l’arrêtent et embarquent les jeunes. Le lendemain elle reçoit un coup de téléphone du commissariat central : Madame, les gendarmes vous ont pris deux migrants hier, il faut que vous veniez les chercher, on ne sait pas quoi en faire ! ».

Bernard évoque ensuite l’été 2017 où 40 à 50 migrants arrivaient chaque jour à Névache, dont une douzaine restait sur place à cause des difficultés rencontrées (évoquées dans les autres portraits).

Parmi ceux-ci, une majorité de mineurs isolés :

« La réglementation en France est simple : un mineur isolé n’est pas obligé d’avoir des papiers d’identité, et quand on le récupère on doit le remettre à l’autorité départementale, donc on peut penser que quand on les descend d’ici on est pas en faute, puisqu’on descend des gens qui sont en règle ! Mais c’est pas du tout ce qui s’est passé, la gendarmerie avait des ordres qui étaient en contradiction avec la loi ».

Bernard conclut cette série d’anecdotes sur un épisode au comble de l’hypocrisie :

« À un moment, les forces de l’ordre attendaient les migrants à la frontière et leur remettaient un document avec des cases à cocher. Un imprimé ‘interdiction d’entrée sur le territoire français’, la case ‘je demande à revenir en Italie’ était pré-cochée » affirme-t-il, et bien souvent les migrants ne comprenaient pas ce qu’on leur demandait de signer.

Malgré tout, il reconnaît que nombreux sont ceux qui, parmi les forces de police et de gendarmerie n’aiment pas ce travail, car « c’est un travail idiot » dit-il.

Il y a trois mois, excédé par cette situation, Bernard décide d’écrire aux plus hautes instances de l’État. Il rédige une lettre ouverte à Emmanuel Macron (voir le portrait d’Olivier).

En réaction à cette lettre, le cabinet du président a contacté la préfète des Hautes-Alpes et cette action de levier a permis d’engranger des négociations qui sont encore en cours aujourd’hui.

Le souhait de Bernard et des autres solidaires serait que la préfète se rende sur le terrain, à Névache, afin de prendre la mesure des réalités climatiques et logistiques liées à l’entrée des migrants sur le territoire.

Malgré sa position de négociateur diplomatique à Névache, Bernard insiste sur le fait que la volonté collective ici est de ne pas politiser le débat. Selon lui, si la solidarité fonctionne bien dans la commune c’est précisément pour cette raison.

C’est la condition pour que ce noyau solide d’une trentaine de citoyens aidants, « 10% de la population » rappelle-t-il, puisse continuer son action. Le but étant de pouvoir répondre sereinement à l’urgence.

Lorsqu’on évoque les motifs d’exil de ces migrants, notre interlocuteur se refuse à porter un jugement :

« Pour la plupart, ils viennent pour étudier » dit-il.

« Ils demandent à être traités comme des jeunes et rien d’autre. Une fois qu’ils sont scolarisés ils s’accrochent et ils entraînent les autres ! ça peut être très positif ! »

Et même s’ils ne fuient pas tous un territoire en guerre « il y a une chose certaine, tous ces jeunes qui arrivent, ils feront tout pour ne pas repartir. Après tout ce qu’ils ont vécu, c’est pas le col de l’Échelle qui leur fait peur. Ils sous-estiment le problème, mais c’est leur raisonnement » constate Bernard avec lucidité, avant de reprendre :

« Il y a des raisons purement sociologiques à leur départ, ainsi que le phénomène climatique, il y a des familles qui n’en peuvent plus sur le plan matériel. Il n’y a pas une raison simple et il ne faut pas trop simplifier » conseille-t-il.

À ceux qui préconisent l’aide au développement dans les pays de départ, il souhaite rappeler que le budget de l’État pour l’aide publique au développement de 2018 est inférieur à celui de 2017, et que quoi qu’il en soit, il faut pouvoir répondre à cette situation sur le court-terme.

L’impasse, selon lui, c’est aussi l’incapacité des pays européens à coopérer efficacement sur cette question de la crise migratoire.

Il s’inquiète des récentes élections en Italie qui, favorisant la montée d’une droite radicale, pourraient bien avoir des conséquences sur l’accueil des migrants dans ce pays.

« On va en voir arriver beaucoup » anticipe-t-il, et les passeurs Italiens, bien organisés, vont en profiter. Aussi, à son échelle, Bernard tente d’œuvrer pour créer de la cohésion au niveau local parmi toutes les organisations.

Pour lui, comme pour d’autres citoyens interrogés, l’arrivée des migrants en France pourrait être bénéfique :

« Aujourd’hui, il faut faire la balance : 2 millions de français se sont installés à l’étranger depuis 2015 et ça continue, le taux de natalité lui, commence à descendre tout doucement. Il faut considérer que c’est une chance qu’il faut saisir au vol ! » dit-il, s’interrogeant alors sur la question de l’ouverture des frontières, dont il discute avec une association italienne.

« Il faut être pragmatique, conclut-il, on a un événement qu’on ne peut pas supprimer, autant essayer d’en profiter, dans l’intérêt de tout le monde ».

Fanny Genoux et Camille Pouyet

3 Comments

  1. Bernard Liger est décédé lundi 13 août. Bernard était un infatigable défendeur du Bien commun et l’intérêt général. Ces dernières années il a consacré une grande part de son énergie, malgré la maladie, à défendre les droits des personnes exilées. Il. fut l’un des premiers, sinon le premier à ouvrir sa porte aux personnes qui arrivaient épuisés dans la nuit à Névache, après avoir traversé le col de l’Echelle au péril de leur vie. Il fut aussi l’un des premiers à mettre sa voix puissante et ferme comme ses actes au service de la défense des droits fondamentaux bafoués par notre Etat et sa police. Il se sera battu jusqu’au bout pour faire valoir les droits humains. Son courage et son sens de l’hospitalité continueront de nous animer.

  2. Melting Book

    Bonjour M.Rousseau, merci de ce témoignage et hommage à ce grand homme. Bien à vous, La rédaction de MeltingBook.

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