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« À l’autoflagellation, je préfère le rêve algérien »



Il tient plus au pouvoir qu’à l’Algérie. C’est le sentiment qui me vient après l’annonce du clan Bouteflika. Le président impotent ne briguera pas de 5e mandat, mais prolonge le 4e. L’artifice est trop gros pour ne pas susciter l’ire des Algériens. Un crachat jeté à la face de ces visages irradiants les rues algériennes.


Probable de voir ces sourires ternir. Lundi soir, face à une journaliste étrangère, un jeune Algérois excédé, déclarait face caméra :

« Ils ont remplacé un pion par un autre pion ! Ils dégagent tous ! »


Une verve qui laisse présager la poursuite des rassemblements en Algérie mais aussi en Europe ou en Amérique, là où la diaspora scrute la situation, à la loupe.

Depuis trois semaines, les Algériens éblouissent le monde avec cette contestation joyeuse faite de revendications pacifiques, de cachir, d’humour ravageur et maintenant de post-it. Mais où va l’Algérie ? Qui peut répondre ? Personne.



Pourtant, l’on peut être sûr d’une chose. La marche du peuple et de l’Histoire est enclenchée et elle est irrésistible. D’une certaine manière, le demi-retrait de Bouteflika, incarnation d’un pouvoir prospérant sur la corruption et les luttes de pouvoir clanique, en est une preuve.


Ce pays m’est toujours apparue comme immobile, bloquée, bloquant aussi.  Aujourd’hui, je l’envisage comme source d’espérance.




Cette reculade en dit long sur la crainte de ce pouvoir, conscient, qu’il vacille. Comme jamais depuis 40 ans. Et de l’espoir soudain d’une jeunesse désœuvrée. Depuis, le 22 février, aucune harraga, embarcation clandestine n’a quitté le littoral algérien, relève l’association Rassemblement action jeunesse.

De ma posture binationale, mon regard a changé sur l’Algérie. Ce pays m’est toujours apparue comme immobile, bloqué, bloquant aussi.  Aujourd’hui, je l’envisage comme source d’espérance. Il faut bien en avouer les raisons.


Depuis 10 ans (voir plus), je me suis fanée dans l’actualité de notre beau pays, la France. Les polémiques stériles à répétition, l’ostracisme institutionnel, la délégitimation sournoise, les portes soigneusement fermées à double tour.



C’est vrai, la France a toujours soigné mon existence: éducation, culture, confort matériel, santé…mais elle a tellement flétri mon cœur aussi. Et je dois bien l’avouer, la rue algérienne me redonne un élan inattendu, un souffle que je pensais éteint.



De République à Alger


Dimanche, sur la place de la République, je soutenais mes concitoyens algériens. Avec ma double nationalité, je peux me définir comme une citoyenne algérienne. Et si je n’ai pas vraiment subi cette gérontocratie, mon cœur s’emballe à chaque nouvelle séquence. Comme le 22 février, le 1er mars et bien sûr ce 11 mars.


Depuis, trois semaines, les yeux rivés sur Alger, Oran ou Bejaia, je suis l’évolution de la situation. Le corps parfois traversé de frissons sans savoir très bien si j’ai peur ou si j’exulte, d’autres fois, le cœur palpitant, à l’idée des perspectives qu’offre ce soulèvement.


Vu de France, le moment m’enthousiasme. Mais, de la rue algérienne, la comparaison est sans commune mesure. Évidemment.


Contrairement aux affirmations en vogue, l’Algérie n’est pas « enfin » sortie de « sa léthargie ». Elle a décidé de détrôner ce pouvoir. Ce refus du 5e mandat est un acte posé. Pas un acte subi.



À la hauteur de l’Histoire


Les Algériens ne savent que trop bien de quelle Histoire ils émanent. Le 6 décembre 2017, le président Macron était interpellé par un jeune Algérois (25 ans) : « la France doit assumer son passé colonial vis-à-vis de l’Algérie ». Le président agacé déplorait d’être « embrouillé » par cette question, invitant le jeune homme à « regarder vers l’avenir ».


Une séquence édifiante, preuve de la conscientisation de cette jeunesse et de sa dette vis-à-vis du million de martyrs de la guerre d’indépendance. Au-delà du clan Bouteflika, les manifestants se galvanisent de ce passé qu’ils cherchent à honorer mais surtout à perpétuer.  


Manifestation Place de la République. © Crédit N. Henni-Moulaï

Car derrière ces revendications politiques, les Algériens expriment une soif de vie. Et c’est probablement, cette soif de vie, cette fureur même, qui exalte ces manifestations, où, on l’a vu l’humour le dispute à l’allégresse.


Qu’il est bon de voir l’Algérie se draper dans une espérance presque juvénile mais ô combien affirmée. Cette Algérie, que bon nombre de binationaux comme moi, ont toujours regardé comme un amour interdit tant les entraves semblent avoir toujours supplanté les attraits.

Chacun sa place


L’Algérie a souvent rimé avec vacances. Et si parfois, je m’y suis projetée, souvent, les réalités économiques, sociales et mêmes culturelles m’ont toujours rattrapé.


Or, depuis deux semaines, quelque chose a changé. Souvent, le refrain paternel surgit, tel une chanson douce et ironique, dans ma mémoire. Mon père nous disait souvent :

« Je vous construis une maison en Algérie. On ne sait jamais avec la France… »

À l’époque, cette incitation tacite à « retourner » en Algérie n’imprimait pas. Pire, elle me révulsait. Entre 0 et 20 ans, l’Algérie je l’avais foulée 3 fois seulement.


Si l’été dans la garigue surplombant le port de pêche de Tigzirt sur mer, en Grande Kabylie, regorge de précieux souvenirs, fin août, je rentrais toujours à Paris avec entrain. L’impression de fuir un pays comme l’on fuit un risque.



Un pays, envahi l’été d’ « immigrés » comme moi et dont la présence estivale me servait de repères, me rassurait aussi. Ils incarnaient la France, mon pays, mon centre de gravité, là où le monde tournait. Là où mon monde tournait.

Cet avion du retour, c’était un retour à la vie. Un été en Algérie allait encore. Le soleil, la mer, les soirées dans les jardins de jasmin à se raconter des histoires de djins, où la moindre brise venait confirmer leur présence.  Sitôt la saison passée, impossible pour moi de retomber dans la tristesse d’un automne algérien, auquel je n’aurais pas voulu concéder une seule de mes minutes d’existence.



Algérie onirique


Oui quelque chose a changé. Quelque chose s’est confirmé plutôt. Depuis 10 ans, une vague de Franco-Algériens a bien tenté sa chance de l’autre côté de la Méditerranée.



Avec plus ou moins de succès d’ailleurs. Entre discriminations, plafond de verre ou même impression de déclin français, au moins 3 personnes de mon entourage direct se sont installés en Algérie, coupant un cordon parfois emmêlé avec la mère patrie française.


Place Audin. Des étudiants laissent des messages au gouvernement, sous forme de post-it. @JidalAlgerie

Un choix de cœur. De raison aussi. En 2005, l’Algérie remboursait sa dette extérieure à ses créanciers-FMI inclus-, soit plus de 20 milliards de dollars faisant passer le ratio dette extérieure/PIB de 34% du PIB fin 2003 à moins de 4,5% en 2006. En 2018, il ne dépassait pas 2%…


Il y a un peu plus d’une décennie aussi, l’Algérie c’était encore des comptes publics opulents. Avec les troisième réserves pétrolières d’Afrique, le tiers des ressources gazières du continent, les hydrocarbures représentent 98% des exportations.



Cette manne, devenue talon d’Achille de cette économie, largement instrumentalisée pour acheter la paix sociale et silence d’une population longtemps anesthésiée par les subventions publiques.


L’économie informelle représente 50% du PIB algérien. Tout reste à construire !



Eldorado verrouillé


Mais les Algériens sont trop flamboyants, trop ancrés dans leur Histoire pour ignorer la ruse. Surtout la crainte de la décennie noire, dont le souvenir traumatique a longtemps résonné auprès de la génération de 90, n’opère plus chez ces jeunes.



Ce pays où 70% de la population a moins de 30 ans ! Les fantômes du passé ne peuvent effrayer ceux qui ne les ont connus…Comment le pouvoir a-t-il pu penser le contraire ?


Depuis, certains binationaux s’y sont, bravement, cassés les dents, harassés par la lourdeur administrative du pays, écoeurés par cette élite postindépendance vampirisant tout sur son passage  ou simplement décontenancés par les insuffisances managériales.



En 2007, un groupe d’amis s’est essayé à lancer une SSII à Alger. Que d’aventures. Au bout de quelques mois, le projet tourne au fiasco. Entre freins administratifs et inadéquation managériale, l’Algérie les dissuade de poursuivre.


Les plus téméraires de cette diaspora ont fini par trouver leur marque, bâtissant une trajectoire hybride à cheval entre la France et l’Algérie.



Près de 15 ans ont passé depuis ces premiers « départs » ou « retours », que reste-il de ces expériences ? Si certains persistent dans cette croyance du « rêve algérien », tous (de ce que j’en vois) ont déploré à un moment donné ce blocage d’un pays aux 1000 atouts. Un constat auquel je souscris.




Et si le rêve, ce n’était plus la France mais, dorénavant, l’Algérie ?


Aux yeux des binationaux, l’Algérie a toujours été une citadelle inaccessible. Tout y semble compliqué. Tout y est rendu compliqué, même. Mais, depuis le 22 février, un premier verrou a sauté. Comme s’il était dorénavant permis de rêver. Un terme devenu presque oxymorique quand on parle d’Algérie.


Pourtant, les visages illuminés d’espoir de la jeunesse algérienne, ont envoyé, nous ont envoyé un message clair. Qu’importe la suite, elle veut rêver, se projeter et surtout espérer. Un changement de paradigme.


Et si le rêve, ce n’était plus la France mais, dorénavant, l’Algérie ? Avec des si on referait certainement le monde. Raison de plus d’essayer…En tout cas, c’est ce que la rue algérienne semble clamer. Changement de paradigme.



Après tout, qui aurait pensé que l’ONU lancerait une enquête sur la répression policière en France pendant que le mouvement en Algérie serait célébré pour son pacifisme et son civisme ?


D’autant que l’Algérie, restée coincée dans l’embrasure de l’Histoire a toujours souffert d’une image désastreuse.


Aujourd’hui, encore, les Algériens subissent de plein fouet les pesanteurs d’un passé répulsif pour beaucoup. Son nom est resté accolé à un vocable aussi repoussant que résonant. Guerre d’Algérie, décennie noire, islamisme, massacre.


Et comme, l’Algérie n’est vraiment pas le pays de la soft power, son image est restée empâtée dans cette Histoire épineuse.

Si depuis 60 ans, ce jeune pays semble avoir surmonté de nombreuses épreuves, son intelligentsia insatiable s’est enfermée dans une pratique paranoïaque du pouvoir. Opaque, cette gérontocratie s’est appliquée à s’approprier les revenus du pays, oubliant ce destin national dont elle avait la charge. Eliminant, au passage, tout potentiel rival.


Indésirables binationaux


La diaspora algérienne, dont les binationaux, nés en France, le sait bien. Elle n’a jamais été en odeur de sainteté à El Mouradia.



En dehors des habituelles cérémonies à l’ambassade d’Algérie à Paris, fréquentés par ces écornifleurs bien identifiés, le pouvoir a soigneusement évité d’attirer les nouvelles générations de Franco-Algériens, prêtes à retrousser les manches.


Ces généraux, frileux à l’idée de s’appuyer sur ces ressources extra-territoriales, ont toujours envisagé ces Algériens de l’étranger comme une menace. Erreur, non pas de débutants, mais d’arrogants.


La contestation est venue de la rue algérienne. Pas de la diaspora. Car cette colère sourde, qui éclate, à visages découverts aujourd’hui, préexistait à cette diaspora. Elle préexistait même à l’ère Bouteflika. Cette colère est intrinsèque, et c’est bien le drame, à l’indépendance, moment charnière où les appétits de pouvoir se sont mis en branle.


Une histoire algérienne du pouvoir


Les mots de Larbi Ben M’hidi retentissent de plus belle. Martyr de la révolution, exécuté le 4 mars 1957 par le pouvoir colonial, il aurait écrit :

« J’ai la hantise de voir se réaliser mon plus cher désir car, lorsque nous serons libres, il se passera des choses terribles. On oubliera toutes les souffrances de notre peuple pour se disputer des places; ce sera la lutte pour le pouvoir. Nous sommes en pleine guerre et certains y pensent déjà, des clans se forment »

Larbi Ben M’hidi



Dans les combats nobles fleurissent souvent des enjeux de pouvoir qui ne disent pas leur nom. C’est le propre de tout cercle de pouvoir.


Le penseur algérien Malek Bennabi, décédé en 1976, écrivait, ainsi, à propos de la démocratie :

« Dans une véritable démocratie », il y a « le peuple et son gouvernement » contrairement « aux pays arabes » où l’on a « le gouvernement et son peuple ».


Alors, ce formidable élan que nous envoie aujourd’hui, le plus grand pays d’Afrique dépasse la simple question politique. Il s’agit d’un changement de paradigme.


Nous ne sommes plus en 1954, ni en 1962. Mais les aspirations des Algériens restent les mêmes. Et comme par le passé, il n’y qu’un seul héros, le peuple algérien.

Entrepreneur des médias, Fondatrice de MeltingBook, Directrice de la publication et des Éditions MB.

Comments (1)

  • pierre

    Si l’algérie devenait la nouvelle destination des algériens disséminés en occident ?
    Le monde civilisé danserait dans les rues. Ces rues qui, il est vrai ont perdu le sourire, il y a longtemps déjà, avec l’installation et la multiplication de nouveaux venus haineux et archaïques, privant nos enfants de sécurité et d’avenir.
    A travers le monde, les mêmes, invariablement se démarquent par les problèmes qu’ils créent, les dommages parfois fatals qu’ils causent, et tout le bien qu’ils ne font pas.
    Dans le fond, tout le monde le sait, tout le monde le dit à voix basse, mais des chaînes mentales et politiques demeuraient qui étouffaient le sursaut. Elles me semblent prêtes désormais à céder.

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