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Jean Baubérot: « Le ‘sang-froid’ réclamé par Briand en 1905 est plus que jamais d’actualité »

Jean Baubérot et le Cercle des enseignants laïques viennent de publier un Petit manuel pour une laïcité apaisée (Ed. La Découverte).  Historien et fondateur de la sociologie de la laïcité, il a produit une œuvre importante sur le sujet. Dans son dernier livre, Génie de la laïcité, Caroline Fourest reproche à Jean Baubérot sa conception de la  laïcité. MeltingBook publie les réponses de Jean Baubérot, parues dans Bibliobs.

Sur « la laïcité ouverte » à l’anglo-saxonne

Caroline Fourest émet des oukases contre ceux qui ne sont pas d’accord avec elle. Elle entretient un rapport quasi-religieux à la laïcité dont elle s’érige grande prêtresse. De plus elle est intellectuellement malhonnête.

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Elle me colle l’étiquette « laïcité ouverte », or dans mon ouvrage Les sept laïcités françaises  je critique ce type de laïcité, au même titre que la laïcité identitaire. J’y écris que la laïcité ouverte se préoccupe surtout de la liberté religieuse aux dépends de la liberté de conscience et de l’égalité entre citoyens (pages 101-102).

Comme défense, on peut faire mieux ! Je n’ai pas varié là-dessus. J’avais employé l’expression en 1984, alors que la laïcité était au 36è dessous après l’échec du projet de la loi Savary portant sur un grand service public unifié et laïque de l’éducation nationale.

bauberot-laiciteDès que le concept a été récupéré, je ne l’ai plus revendiqué et n’en ai plus parlé, sauf pour le critiquer ! En 2008, mon livre La laïcité expliquée à Nicolas Sarkozy… était une attaque contre la laïcité ouverte.

Mais on pourrait aussi se demander pourquoi la laïcité serait le seul terme qui ne pourrait souffrir d’aucun adjectif. Il faut qualifier les diverses visions de la laïcité pour pouvoir décrypter les conflits entre laïques.

Or, Caroline Fourest raconte, de seconde ou troisième main, une histoire tronquée qui minimise ces conflits. Elle voudrait ainsi livrer une lecture « républicaine » de l’histoire de la laïcité, versus l’histoire « démocrate », Pourtant, elle est obligée de montrer implicitement que c’est la tendance « démocrate » qui l’a emporté.

A propos de la minimisation du conflit entre laïques

Un exemple parmi d’autres : en ce qui concerne la laïcisation de l’école publique, elle écrit: « les catholiques crient au sacrilège lorsqu’on décroche progressivement les crucifix »…

Ok, mais les laïques durs et pseudo-purs aussi, parce que ce décrochage est plus que « progressif »: on enlève le crucifix des salles de classe de certaines communes où tout le monde est d’accord pour le faire.

Mais on laisse le crucifix dans d’autres communes, où certains parents sont réservés. Dans le Nord, on garde le crucifix à l’école laïque là où il y a des ouvriers immigrés flamands catholiques.

D’ailleurs, la circulaire de 1882 est très claire: on enlève cet emblème religieux ou pas « suivant le vœu des populations », il ne faut pas risquer  de « porter le trouble dans les familles ou dans les écoles ».

Si elle avait aurait à cette époque, Caroline Fourest aurait hurlé à l’accommodement… déraisonnable.  Nul besoin de regarder vers le Canada pour trouver du cas par cas.

Sous Emile Combes, d’ailleurs, la dénonciation des accommodements ferrystes faisait rage. Et à propos de Combes, l’éditorialiste ne dit pas un mot de son projet de loi de séparation déposé comme chef du gouvernement.

Clemenceau le qualifie de « nouvelle Constitution civile du clergé »,  Buisson l’attaque frontalement, et la libre pensée le désavoue. La loi va être issue du travail, bien, différent, de la Commission parlementaire, dont un membre résume ainsi l’état d’esprit : « organiser la liberté » et non « écraser l’infâme ».

Pour la loi de 1905, Fourest parle de la modification de l’Article 4 et reconnaît que la séparation n’aurait pas réussi sans ce changement (p. 169s). Mais le lecteur ne comprendra pas pourquoi car elle tait les enjeux de cette reformulation.

L’article modifié implique le respect par l’Etat des règles générales d’organisation de chaque religion.  En fait, je le montre dans mes ouvrages, et notamment dans « Les 7 laïcités françaises » (éd. De la FMSH, p. 62s.), il s’agit d’une philosophie de la liberté qui intègre un relatif niveau collectif et ne s’en tient pas à la liberté de conscience individuelle.

Elle se garde bien de dire que cette formulation de l’Article 4 a, significativement, été trouvée, horreur!- dans le monde anglo-saxon. Là aussi, elle aurait hurlé !

Et si elle est obligée de parler de « polémique », elle passe sous silence la campagne de presse qui se déchaine, dans certains milieux laïques, contre Jaurès et Briand, traités de « socialistes papalins », de « bourgeois de Calais capitulant devant le pape », de « coalition monstrueuse ».

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Bref, des traitres à la laïcité en quelque sorte ! A ce propos, permettez-moi un petit sourire: elle cite l’expression de Jaurès une « laïcité loyale »[1] : pourquoi ne dénonce-t-elle pas cette monstruosité: Jaurès a adjectivé la laïcité, le social-traitre. Là, franchement, elle me déçoit!

Laïcité et influence anglo-saxonne 

Oui, ne serait-ce que parce ce que le Rhodes-Island, au milieu du XVIIe siècle invente la « première ébauche d’Etat laïque » (Denis Lacorne) et que Locke est un maitre à penser pour Voltaire qui, autre social traitre, admire l’Angleterre !

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Lire le philosophe britannique John Locke (1632-1704) est essentiel pour comprendre la séparation des Eglises et de l’Etat.  Dans  La lettre sur la tolérance (1689), il pose les bases d’un nouveau rapport entre religion et gouvernement.

Et on trouve également des influences allemandes ((comme l’importance de Kant pour les théoriciens de la morale laïque), latino-américaines (au Mexique la séparation date de 1859), etc. Chaque pays donne et reçoit, exporte et importe des idées, vit d’échanges constants avec les autres.

Croire que l’on peut disqualifier une démarche en parlant de « modèle anglo-saxon » est un nationalisme culturel dépourvu de sens, pour plusieurs raisons.

D’abord parce qu’il n’existe absolument pas de modèle anglo-saxon unique. Les USA ne sont pas le Royaume Uni et dans ce dernier pays il y a des systèmes de séparation et, à l’inverse, d’Eglise établie avec une forte évolution dans le temps.

Et partout des conceptions divergentes qui s’affrontent. Ensuite, parce que sur beaucoup de points, comme le droit de vote des femmes ou la contraception, l’Angleterre a précédé la France. Des milieux conservateurs ont reproché aux féministes d’être sous influence anglo-saxonne.

Son propos est vraiment donc réactionnaire : c’est comme si elle disait : Jean Baubérot n’est pas un vrai Gaulois ! Enfin, parce qu’il suffit de dire mes ouvrages pour savoir que j’insiste sur les spécificités de l’histoire de France. La Glorieuse révolution et la Révolution française ont eu des conséquences historiques bien différentes.

Mais toutes les deux sont ambivalentes. La Glorieuse Révolution parce que le Parlement, comme représentant du peuple, oblige le roi à être protestant pour défendre « les libertés anglaises » contre le catholicisme ; la Révolution française parce qu’elle joue un double jeu envers les minorités.

Fourest cite Clermont-Tonnerre: « refuser tout aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus », mais sans ajouter qu’ensuite on a demandé aux Juifs de prêter serment de manière communautaire, alors que les autres Français le faisaient de façon individuelle.

La Révolution a eu un regard communautariste à l’égard des Juifs, tout en leur demandant de se comporter en individus détachés de leurs liens communautaires.

On est encore, dans une certaine mesure,  dépendant de ce moment historique. Mais il me semble que la loi de 1905 a réussi à sortir de ce type d’impasse. C’est pourquoi, pour ma part, je me situe davantage dans la filiation de Briand que dans celle de Robespierre.

Jean Baubérot et l’UOIF

Je suis allé parler à des manifestations de l’UOIF et je l’assume. J’y ai défendu le droit des homosexuels et la loi sur le mariage pour tous devant des gens qui ne sont pas proches de moi, et ça elle ne le dit pas. En outre, on sait que les terroristes ne viennent pas du tout de l’UOIF.

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Amar Lasfar, président de l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF)
photo/Europe 1

Et tout ce qu’on peut faire pour faire évoluer ce type de musulmans, il faut le faire. Ce sont en réalité deux stratégies différentes pour faire barrage aux fanatiques. Cela a d’ailleurs été l’enjeu du conflit qui a opposé le premier ministre et l’Observatoire de la laïcité en janvier dernier, et qui symbolise la déchirure interne à la gauche.

Pour Manuel Valls, qui prône « une défense intransigeante de la laïcité » et se situe dans une optique néo-gallicane, tout contact avec des personnes dites proches du fondamentalisme, vu par lui comme une étape vers l’extrémisme violent, est forme de complicité avec cet extrémisme.

Conférence de Jean Baubérot, Université Inter-Âges du centre culturel de l’Université de Corse, 24 septembre 2014
« La laïcité a retardé le droit de vote des femmes en France ».
(Ecoutez pour saisir les enjeux)
Pour le président de l’Observatoire Jean-Louis Bianco, à l’inverse, tous ceux qui désavouent publiquement Daech et l’extrémisme violent sont des interlocuteurs possibles, quelles que soient nos divergences avec eux, le but étant d’isoler les propagateurs du terrorisme.

Laïcité, prétexte pour valider le racisme antimusulman?

C’est un risque. C’est pourquoi il faut, notamment à l’école, avoir une pédagogie de la laïcité. C’est l’objet du livre que le Cercle des enseignants laïques et moi venons de publier. Mais qu’est-ce que la laïcité ?

Adjoint de Jules Ferry, Ferdinand Buisson la définissait ainsi :

l’Etat neutre entre tous les cultes, indépendant de tous les clergés, dégagé de toute conception théologique », afin d’assurer « l’égalité de tous les Français devant la loi », sans tenir compte de leurs croyances et de garantir « la liberté de tous les cultes ».

Ces principes se retrouvent dans la loi de 1905. Cependant l’usage dominant du terme tend à chaque époque à la réduire à une utilisation sociale plus défensive. Dans les années 1950 à 1980, c’est « la défense de l’école publique » face aux établissements privés.

A partir de 1989, qui voit au niveau international la fatwa de l’imam Khomeiny contre Salman Rushdie, la chute du mur de Berlin, et en France l’affaire des foulards de Creil, le mot laïcité va de plus en plus impliquer une mise en cause de pratiques liées à l’islam. Depuis septembre 2001 et les récents attentats, une laïcité nouvelle dominante veut imposer une neutralité religieuse à des individus, essentiellement aux musulmans. Ce qui met en cause et l’égalité et la liberté.

La force idéologique de ce discours anti-islam tient au fait qu’il réconcilie au fond deux traditions qui plongent dans l’histoire de France : la tradition de la « fille aînée de l’Eglise » portée par l’Action française, autrement dit un catholicisme identitaire, et la tradition de la République menacée qui a traversé le 19è siècle.

Soit réunies la filiation maurassienne et la filiation d’Emile Combes. En 2007, Nicolas Sarkozy avait ainsi valorisé « les racines chrétiennes de la France », symbolisées par la conversion de Clovis au catholicisme romain. Il ajoute maintenant le fait que les immigrés devraient estimer que leurs ancêtres sont « les Gaulois », c’est-à-dire la tradition républicaine anticléricale.

Mais l’esprit gaulois était aussi brandi, à la fin du 19è siècle, contre les protestants et contre les juifs accusés de « défranciser » la France. Aujourd’hui, les deux symboles conduisent à demander aux musulmans de « s’assimiler ». Clovis et Vercingétorix, même combat, en somme ! Seulement, en mettant à part une catégorie de la population, la France risque de renforcer l’extrémisme qu’elle prétend combattre. Le « sang-froid » réclamé par Briand en 1905 est plus que jamais d’actualité.

Interview parue dans Bibliobs
Remaniée par la rédaction MeltingBook

Lire notre dossier Laïcité, retour au texte

L’interview de Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité

[1] Soyons précis : Jaurès parle de « laïcité complète et loyale » ; c’est une attaque contre la « laïcité intégrale » des laïques parsisants de Combes : pour Jaurès cette laïcité est incomplète (par gallicanisme) et déloyale. On est en pleine querelle des adjectifs.

Photo de Une: capture d’écran France 2/ Hier, aujourd’hui, demain

Entrepreneur des médias, Fondatrice de MeltingBook, Directrice de la publication et des Éditions MB.

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